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La Vérité boule de poils

L’écrit dessine un corps. L’écrit poursuit un corps à travers la langue. À travers les phrases. À travers le parler l’écrit poursuit un corps. Le parler est dans l’écrit comme un corps qui bouge. Le corps s’agite dans l’écrit. L’écrit bouge comme un mort qui remue encore. C’est comme l’appareillage d’un mort. Le corps décolle dans l’écrit. Comme un appareil prêt à décoller l’écrit veut voir le corps bouger. Il fait bouger de l’humain en dedans. L’humain qui bouge dans ses silences. En dedans de sa vérité de silences. En dedans de ce qui ne sera jamais des phrases. Qui ne sera jamais du sens. Il veut frayer dedans grâce à l’appareillage l’écrit. Le corps devient un appareil pour l’écrit. L’écrit lui donne une autre vérité qui passe entre les lignes. Entre les sens. Entre le naturel et le non naturel. L’écrit donne dans le non-naturel du naturel. L’écrit vient épuiser la nature dans le corps. Il échafaude des plans à travers ce qui n’est que poussée. Le corps pousse dans les phrases. Sous la dictée du réel le poussé demeure muet. Le poussé du corps va dans l’écrit. Il verse dans ce qui n’est plus du réel. C’est devenu un réel comme c’est devenu une nature. La main est redevenue naturelle après son passage par l’écrit. La bouche aussi. Mais la bouche pour l’écrivain est dans la main. Tout comme pour le peintre l’œil est dans la main. La main est secondée d’yeux pour la peinture tandis que la main de l’écrivain se retrouve parmi ses bouches non naturelles. Il y a des bouches de nature et des bouches de secondes mains. Les bouches de secondes mains sont les bouches inventées en écrivant. Ces bouches-là ont plus de poids que la bouche qui pousse dans les doigts silencieux de la main et dans les organes de la voix. Les organes n’ont rien à voir avec la voix. La voix n’existe que dans l’écrit de la main sur le papier. S’il n’y a pas de papier il n’y a pas de main ni de voix. Les mains sont des voix qui tracent dans le corps non-naturel du vivant. Mais le vivant devient celui qui a secondé la main nature avec ses voix qui s’agitent dans du papier. On ne peut pas faire vivre sa seconde main en dehors de l’écrit ou du dessin. L’écrit se dessine d’après la pensée et la pensée agite aussi la peinture. Que l’on soit peintre ou écrivain c’est avant tout la pensée qui est tirée pour dresser des lignes. Nous avons dressé le corps à devenir l’appareil de nos lignes de mains. Nous ne savons plus faire autrement qu’être en sous-main de nous-mêmes dans le naturel. La vie n’est que la vie d’un corps d’appareillage qui s’organise en phrases et en lignes. Le corps est dressé par la pensée qui est venue de la main et non depuis la tête. La tête est l’organe qui résiste le plus au non-naturel. C’est pour ça que la pensée est brisée par la main. Est contrainte. Est manipulée. On manipule nos dires dès qu’on pense. Parce qu’on manipule déjà la pensée en un tournemain. On manipule la vie rien qu’en ouvrant la bouche pour dire des vérités à nos mains. Les vérités restent dedans. Les vérités sont du nerf à interpréter par les bouches et les mains. On n’a rien à faire des vérités qui viendraient naturellement dans nos têtes par les nerfs. On n’a rien à faire des vérités naturelles qui poussent comme des choux dans des organes vivants. Des vérités qu’on prendrait dans la tête et donc en dehors des bouches manipulantes et des appareillages aux doigts. La vérité est molle. C’est un corps chou et mou. Tout comme n’importe quel organe d’ailleurs. Les organes chauds mous et choux. Ça ne donne aucune technicité. Alors que la vérité dans les mains manipulées c’est de la technicité. C’est la technicité même de comment dresser les idées. Comment se faire montreur d’idées. Comme une sorte de montreur d’ours. La vérité pousse des grognements et nous devons lui mettre une muselière. La muselière de l’ours-parleur au bout de la langue. C’est la muselière qui fera la vérité même. L’écrit c’est montrer un autre ours en soi même. L’écrit est une autre façon de faire le dos rond à ce qui se dit. Car ce qui se dit se prononce avec trop d’évidence et perd toujours sa vérité. Sa vérité reste muselée. C’est comme sa virginité la vérité pour l’écrit. Il perd sa vérité comme quand un animal crache une boule de poils. L’écrit recrache ses boules dans la langue de chacun de ses doigts. Ses doigts ne sont pas déjà dans ses doigts. Ses doigts sont appareillés depuis l’extérieur de ses mains. Ses mains ne sont pas non plus dans ses mains tout comme sa voix ne lui appartient pas. C’est tout un appareillage commuté à l’écrit et qui a été monté dans un corps dit « naturel ». C’est un corps en prêt. Un corps de nature prêté dans l’exercice du vivant pour écrire. C’est-à-dire faire semblant. Le corps fait semblant de coller à la vie avec de l’écrit. L’écrit comme patère. L’écrit ou le dessin comme des patères à la vérité-boule-de-poils.

 

 

écrit après ma rencontre avec le peintre Marcel Lubac

les actes du colloque "Charles Pennequin : poésie tapage"

Le colloque « Charles Pennequin : poésie tapage » s’est tenu en juin 2021 sous une forme particulière, conséquence des contraintes et incertitudes sanitaires. Un blog a été créé pour recevoir en amont les communications, dans des formats divers, laissés libres, ainsi que des documents qui devaient servir de point d’appui aux échanges. Les sessions en direct ont ainsi pu être entièrement consacrées aux discussions autour des communications. Par ce choix de format, nous avons tenu à préserver, malgré la distance, ce pour quoi on tient un colloque, en laissant une place privilégiée aux échanges. Cette manière funambule, qui laissait place à l’improvisation et au risque, devait aussi coller à l’« objet Pennequin », d’autant que le poète, présent durant toute la durée du colloque, pouvait réagir, commenter, dialoguer avec les intervenants.

Les actes du colloque, dirigé par Anne-Christine Royère et Gaëlle Théval, sont maintenant en ligne ici

 

Un article d'Emmanuel Rubio sur Mediapart

Un très bon article d'Emmanuel Rubio concernant la performance réalisée au théâtre Molière, maison de la poésie à Paris le 29 mars 2022.

 

Sortie en librairie du livre Dehors Jésus, édité chez P.O.L, le 10 février 2022

La Carpe

DIALOGUE

- Et si on pêchait ?

- Hein ? Dans c’te flotte là!? Ça m’inspire pas!

- Allez les mecs! Regardez au fond là... si y a pas d’poisson!

- Lance la cuillère Cathy !...

- Ça mord déjà, on dirait. Tire!

- Mais j’fais qu’ça! Tirez avec nous les mecs!

- Mais qu’est-ce que vous avez pêché les filles là!?

- Oh le poisson! Sa gueule préhistorique! j’y crois pas !

- Un silure!

- Ah! c’te gueule!

- Lourd comme pas deux en plus!

- Faut l’crever! C’est un délétère! Un poisson délétère!

- Un poisson délétère?

- Oui, j’sais plus l’mot là…

- Nuisible?

- Ouais, voilà! C’est un nuisible!

- Fous-le là, moi j’bouffe pas ça!

- Ici c’est beaucoup ça, hein..., poisson-chat, poisson-soleil...

- La perche soleil!

- C’est très sympa ça!

- La truite!

- Attends, les carpes! Ici y en avait des carpes!

- Tu parles ! Tu peux aller t’brosser d’attraper une carpe!

- La carpe c’est une question de patience… Là tu peux jouer aux cartes!

- Ben ouais, faut alimenter la zone à la fronde là, j’connais, j’en pêchais avec mon oncle!

- Et on attend après avoir posé sa ligne!

- Nous on rejette souvent les carpes.

- Nous aussi, sauf une fois! Car moi j’ai dit, J’aimerais bien manger une carpe! Alors on sort la carpe et là faut la tuer! Et c’est très résistant!

- Ah ouais tu peux taper d’ssus comme un sourd, macache!

- Exactement! Alors du coup on la pêche et après on veut la faire cuire et on la vide.

- Ouais.

- Et au moment de la mettre sur le grill, elle s’est mise à bouger! Comme si elle était vivante! Affreux de voir cet animal gigoter!

- Oui, ben moi j’ai une anecdote hein, car les poissons comme ça, quand c’est l’hiver, ils se mettent dans une poche de glace! Dans un cocon de glace et il attend que les jours meilleurs arrivent pour reprendre une vie de poisson! Et donc, nous un jour, on décongèle une carpe, on la fout sur la table, elle décongèle et la voilà qui saute de la table et qui part s’agiter dans l’salon! On a r’gardé la carpe, elle dansait toute seule! Danse floor!

- Les pêcheurs de carpe ils sont des gens prévenants. Et en général, ils remettent à l’eau. Ils les réparent, un bout de bouche enlevé, hop! ils te r’collent ça, et remettent à l’eau. Mais parfois la carpe elle bouge pas! Et puis, d’un coup, elle frétille et repart!