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Entretien avec A.M.

 Entretien avec A.M. étudiante en licence 3 lettres modernes

 

Questions à Charles Pennequin

 

 

1 . Les termes de « performance poétique » posent  problème à certaines figures dudit mouvement car il enfermerait avec lui des notions théâtrales et l’idée de spectacle principalement.

Rejetez-vous en totalité ou en partie cette expression qui qualifie votre activité ? La trouvez-vous réductrice ?

 

Je ne rejette pas le mot performance poétique, puisqu’il désigne un peu mieux que le terme seul de performance ce que je peux faire devant un public. Je lui préfère cependant le terme de poésie-action ou celui plus personnel encore de « gesticulation ». Il y a beaucoup à faire cependant aujourd’hui pour mener une critique de ce qui se fait au nom de la « erf ». Tout est perf aujourd’hui, même si des interprètes ou des chorégraphes peaufinent et répètent un spectacle qui sera je pense éloigné de ce que pouvait définir le mot performance. Une performance, pour moi, n’a déjà pas besoin de public, elle est faite pour soi-même, comme écrire un texte chez soi. Je fais souvent ainsi des choses dans la ville, les transports en commun, dans ma voiture, les lieux publics, des choses en me filmant ou en m’enregistrant. Je vais lire le long des quatre voies d’un rocade par exemple, et le public c’est la voiture ou le camion a qui je lis des pages de Comprendre la vie. Une performance, si elle se déroule avec un public, elle se fait avec l’espace et les gens, c’est pour cela que le terme poésie-action est intéressant, car il concerne l’action qui se fait dans un lieu avec les autres, l’aide des autres. Celui qui mène l’action n’est pas le seul à faire vivre ce moment. De plus ça ne se répète pas, ni avant, ni après. Je connais maintenant un certain nombre de performers étrangers qui sont dans l’art-action et ils peuvent faire des performances dans toute sorte d’endroit et pour eux il s’agit d’un acte artistique qui est éphémère (et souvent à une certaine force politique). En France, la performance, de l’aveu même des spécialistes, c’est du passé, relié à soixante-dix, aux mouvements sociaux et politiques, ça prouve qu’ici il n’y a guère de renouveau dans ce domaine ! ce qui n’est pas forcément le cas ailleurs.

 

2. L’appel à la sonorité incluant bruits, onomatopées, mots criés et répétés, sémantiquement bousculés, mêlée à une gestuelle cérémoniale ou agitée, à une présence corporelle  omniprésente met le spectateur devant le spectacle d’une sorte de folie absurde qui laisse perplexe ou prête à rire.

Sachant que souvent les mouvements contestataires d’une littérature traditionnelle se sont développés sur l’enthousiasme et le rire par le non-sens ou le grossier (comme le burlesque par exemple), rire de la performance poétique est-il un effet recherché ou le résultat d’une incompréhension ou d’une gêne du public quant aux véritables enjeux ?

Parfois je pense que le rire est peut-être une manière de se protéger, car ce que ça dit au fond n’est pas toujours drôle, car un peu abrupte et disant des choses que beaucoup peuvent ressentir, sans forcément le dire. L’écriture c’est un moment qui fait jaillir des choses de soi-même, parfois même il m’arrive d’oublier d’avoir écrit tel ou tel texte et de le retrouver ensuite, il y a même parfois un petite honte qui accompagne ça, ce n’est pas une recherche et je ne me fixe aucun enjeux, la lecture public existe car elle permet une autre écriture, spatiale cette fois, de ce qui est écrit et même souvent il s’agit d’improvisations faites au dictaphone ou des videos de moments improvisés que je passe, car il y a une justesse dans ce qui est dit, dans le rythme, qui ne peut être reproduite. Je ne cherche pas à choquer, je suis seulement dans la difficulté à trouver le bon cadre, le bon cheminement entre les textes et les déplacements, à montrer des variations dans la voix, comme des moments musicaux mais qui n’ont que les mots et le sens qui forcément va avec, pour illustrer cette recherche.

 

3. Comment expliquez-vous qu’une partie du public, que ce soit une certaine élite littéraire ou un public populaire et moins averti, soit hermétique à cette forme d’expression, rejetant parfois même le terme de « poésie » pour la qualifier ?

 

J’ai rarement rencontré des gens hermétiques aux lectures, peut-être aux livres, en tout cas ceux qui sont dans le rayon poésie bizarre, mais sinon j’ai fait des lectures avec des amis dans les bars, en débarquant à l’improviste (avec l’armée noire par exemple), on présentait nos affiches, nos textes, et beaucoup de gens lisaient et étaient étonnés, cependant si on a pu faire ça avec l’armée noire à un moment donné, c’est qu’on en avait marre de lire devant un public de gens concernés qui ne nous écoutait pas ou à peine et surtout ne nous lisait pas. Le monde de l’art, de la littérature et tous les cercles prétendument savants sur ces questions, sont dans l’ensemble finalement des mondes totalement hermétiques à l’art, contre l’art même. C’est plus des luttes de pouvoir qui les animent ou des besoins sociaux, pratiques (trouver un atelier par exemple) que remuer les questions fondamentales non de l’art, mais de la vie tout court. Ce qui est dommage, c’est que dans les mouvements dits alternatifs, c’est toujours la marge qui intéresse, ou plutôt les lieux déclassés (qui se trouvent dans des quartiers pauvres). Les lieux de création qui sont dans ces endroits dits populaires, se foutent pas mal des gens qui les entourent. Ils ferment à double tour et ont peur que des arabes viennent leur voler le matériel Et je ne dis pas qu’il ne faut intéresser que des chômeurs et des analphabètes, des cadres aussi, toute sorte de gens, ceux qui regardent la télé, qui font des jeux dans les PMU, etc. je sais que la poésie que je fais peut intéresser beaucoup de monde. Je crois même qu’il faut réintroduire la poésie dans notre civilisation, mais en dehors des festivals, des printemps des poètes, des biennales faites par les communistes et qui ne se sont jamais adressées à un seul prolétaire, mais ont été uniquement créée pour publier des livres et recevoir des subventions. Il faut tout de même y croire un peu, c’est pour ça que l’association avec les autres arts, s’ils sont assez percutants, dérangeants c’est primordial. Il faut recréer aussi des forces collectives, l’idée d’une poussée combattante et vive d’une sorte de communauté, l’idée d’un collectif, même si je n’aime pas ce mot, est une idée morte en France ou dans la plupart des pays d’Europe. Les artistes tournent, ne se posent plus de question, ils font carrière. Il y a bien un endroit où ça va finir par craquer ? même si j’espère on ne retournera pas à l’esprit d’avant-garde. avant-garde = chasse gardée, groupe exclusif et excluant. La poésie est plutôt à faire par tous comme le voulait Lautréamont.

 

 

4. Pourquoi y a-t-il un tel retour à la tradition orale dans vos travaux ?

Engendre t-elle selon vous la réduction du rôle du livre ?

 

Pour moi le livre est central. c’est le point d’arrivée de quelque chose. Mais après je trouve qu’on en fait quelque chose de vraiment trop sacré. Le livre-perf ça existe très peu dans l’idée des gens, un livre c’est un passage, un moment d’arrêt, une photographie de ce qui s’est tramé durant un ou deux ans, mais ça n’est pas un objet pour l’éternité, ou alors il s’agit de moments d’éternité peut-être, mais que fixe le livre comme la lecture aussi ou l’intervention poétique peut fixer elle aussi. J’ai toujours été attiré par cette chose définie par Christian Prigent, comme étant « la voix de l’écrit ». Cependant ce n’est pas uniquement la voix de l’écrit (parfois ça l’est, quand je reprends certains textes au départ destinés au livre), c’est la voix dans bouche, le poème en bouche plutôt que dans la tête, c’est ce qui sort et qui trouve son rythme dans l’air. c’est l’obsession de cette sortie du physique, la respiration que ça donne dans tout le corps et dans la pensée, car ça aère, ça fais vivre, vivre c’est-à-dire être en pleine possession de quelque chose qui pousse à l’intérieur et c’est rare. C’est des moments particuliers où tout se rassemble pour dire quelque chose de plus vrai et qui pousse autant dans la voix du dictaphone que dans un texte écrit à toute blinde dans word.

 

 

5. J’ignore si vous avez vu le film Les Idiots de Lars Von Trier, en résumé il s’agit de personnages qui cherchent dans la régression de leur idiot enfoui en eux une façon d’être au monde plus véritable. Personnellement il m’est arrivé de penser à la philosophie de ce  film en regardant vos performances. Dans votre façon de vous exprimer il y a , semble-t-il, une régression vers un langage enfantin, plus instinctif, mais qui comporterait néanmoins les problématiques existentielles d’un adulte.

Quels enjeux cette expression si éloignée de notre langage habituel doit-elle révéler ?

 

Oui les idiots, et aussi Festen, car dans Festen, il est dit un truc énorme devant la famille. ça c’est pour la poésie qui dit des choses qu’il ne faut jamais dire à sa famille, à ses proches. Mais l’idiotie, le poème neuneu, la poésie au ras des paquerettes, se mettre plus bas que terre, se mettre honteux, ça c’est quelque chose qui m’a toujours travaillé. Ce n’est pas une régression, c’est dire qu’il y a des désirs cachés qui passent dans les mots, que chacun a sa manière bien a lui de remuer les choses dedans sa bouche, que chaque parole a un secret dedans et que ce ne sont pas que les médias qui savent tout de la parole, de la science à parler, pour moi l’armée noire c’est avant tout une invasion de parole, un grouillement des mots dont on ne veut pas entendre parler, on ne veut pas entendre parler l’enfant en soi, la femme en soi, le faible en soi, le philosophe en soi, tous les en-soi mêlés et qui veulent prendre la parole, toute les bagarres positives avec l’être et le dehors. ça mène à la joie tout ça, la jouissance arrive du fait qu’on fait exploser ce qu’on pense dans des poèmes. l’écrit c’est comme un coup de sang, de la rage en paquet. ça dit des choses et ça déborde et ça rit de l’avoir dit, car ça joue forcément avec les mots, ça joue avec les phrases, c’est tout de suite comme un instrument avec lequel on joue. L’autre fois je me suis promené dans la rue en disant Je jouis, Oui ! Oui, je jouis ! je faisait des gros ronds avec la bouche pour montrer que la bouche disait le Oui du jouit. Effectivement nous jouissons de penser, d’être dans les problèmes, de parler des problèmes, d’être tout le temps travaillé, secoués, perturbés, nous jouissons d’être emmerdés la vie durant, sinon ceux qui ne jouissent plus se suicident, ils n’en peuvent plus de jouir ainsi, en tout cas il faudrait être un tout petit peu en décalage du jouisseur que l’on est pour se rendre compte que finalement ça jouit tout de même beaucoup plus qu’on ne croit malgré le réel. La poésie dit ça, elle dit le moment où ça peut partir en vrille dans le vivant, seulement le vivant n’y croit pas, il préfère les discours des chefs, des autorités, de l’église, du patronat, il préfère en chier de la publicité et de la morale que de voir qu’il chante à tue-tête dans sa tête à longueur d’année. On ne veut pas croire au fait qu’on est des bêtes à parler et à tournoyer dans la caverne avec des torches allumées dans le noir et qu’on voit rien et qu’on danse, on ne veut rien voir de tout ça bien souvent. Sauf par moment où ça rit de bon cœur avec la pensée qui sort dans la bouche et que la bouche se mette à penser le chant et à livrer ça à l’air libre. Personne ne croit en la poésie, même moi à 95 % de mon temps je n’y crois pas, je suis éteint comme un téléviseur.

 

6. Alors que la poésie subit le désintérêt de la majorité face au roman commercial, vos performances manifestent le besoin de crier, de tordre les mots, de les répéter obsessionnellement, de les perdre dans le bruit, les cris du poètes manifestent-ils la lutte, la peur du poète qui se sait condamné ?

 

Oui et pourtant tout le monde me dit : tu devrais faire du théâtre, tu devrais écrire du roman, pourquoi tu fais pas du slam ? tu devrais rentrer dans les cases ! tu devrais te taire et mourir au final, on me dit. C’est ce que font les artistes en général, ils meurent. Après avoir lutter ils laissent tomber, la vie leur tombe des bras car tout est fait pour qu’on arrête. Les œuvres ne sont que des traces de luttes. A mon avis, et c’est pour ça que j’ai écrit Pamphlet contre la mort, les artistes sont des gens qui ont manqué de bras face à l’existence.

 

7. La poésie est-elle selon vous compatible avec la société d’aujourd’hui ? Est-elle obligée de vivre en marge de celle-ci pour toujours être de la poésie ?

 

La société d’hier ou d’aujourd’hui,… cependant aujourd’hui c’est le lieu précaire où je vis alors je dirai que c’est dur pour moi tout simplement et donc pour ce que je veux faire passer dans la société. La poésie est incompatible avec les petites peurs et les petits sentiments d’aujourd’hui, elle ne rentre pas dans les boîtes culturelles, dans les cercueil de la morale du jour, sinon elle devient obéissante et flatteuse. Il y n’y a pas à vivre à la marge, je ne me sens pas à la marge, je fais ce que je veux et je tiens toujours à affirmer que l’écriture c’est ma seule liberté. Si on me fait une commande qui ne me plait pas, parce qu’elle entrave ma liberté, je ne le fais pas, aujourd’hui beaucoup de monde dans l’édition souffre d’avoir à faire des choses qui ne leur plaise pas totalement. Pourquoi le font-ils ? Pourquoi taisent-ils certaines choses ? Il n’y a pas de carrière à mener dans l’art, mais on dirait que c’est ça qui mène le monde aujourd’hui. Pour ma part, je trouve que j’ai plutôt de la chance, je ne suis pas brimé, ma poésie peut tout de même être entendue, à la radio, sur des sites, même à la télé elle est passée ! j’ai déjà fait des performances poétiques ou des lectures pour Canal +, Arte, c’est pour dire ! Et je n’ai rien contre le fait d’aller dans toute sorte d’endroit, au contraire ! j’y vais, ça peut être un invitation pour un festival, une lecture dans un lieu prestigieux ou non, une intervention dans un endroit communautaire ou autre, l’important c’est que peut-être, dans cet endroit, il y a peut-être une personne qui entendra pour la première fois mes textes et ça changera peut-être quelque chose pour lui. Tout comme faire des livres, je connais des lecteurs pour qui ça a compté. On n’est pas encore interdits ou annulés par la force consumériste de la culture de masse. Mais la poésie que je pratique est forcément en marge car c’est déjà tout le système éducatif, tout la socle sociétal qui faudrait faire sauter pour que chacun est la possibilité et la capacité surtout de lire un livre sans trouver que c’est dur, que c’est illisible tout simplement parce qu’il n’y a pas d’alinéa, parce qu’il n’y a que des points ou pas de points, ou parce que c’est bizarre. Faire comprendre qu’ouvrir un bouquin c’est déjà vouloir tenter une expérience et non pas se vider la tête, se délasser comme devant un bon feuilleton. Moi j’aime bien les feuilletons, j’aime bien me décerveller, mais là il s’agit d’une expérience, c’est sur le qui-vive, d’être le cul entre deux chaises avec sa vie, son être, se dire je fait un parcours dans un chemin que je connais pas, une ville même, dont j’ignore le plan. C’est surtout pour ça que ce n’est pas facile. Et puis après les codes de lecture, les façons de lire. Dans le slam ils reproduisent beaucoup des tics du pire théâtre, de la pire littérature. Tout de suite, ce qui rentre dans la tête à tout le monde, c’est le pire, c’est pas le singulier, la monstruosité du soi avec sa voix, ses voix, ses façons obsessionnelles de dire. C’est plutôt la convention qui marche, l’aplanissement, l’uniformisation des façons de dire et de penser, de vivre, c’est ça qui marche à fond chez nous ! Donc tout ce qui se dira se dira de travers, de biais, à moins qu’un jour on pense renverser le système et alors on aura sans doute à faire à un dictateur, ce qui ne sera pas mieux. Car on n’est pas dans le pire des mondes, on est dans un pire encore acceptable, un pire avec des possibilités de trafiquer, bouiner, bidouiller son existence sur le côté du grand mensonge permanent.

 

8. La poésie s’adresse à tous, mais qui l’entend véritablement ?

 

Comme je l’ai dit, j’ai fait des choses dans des endroits et quand je revenais plusieurs mois après c’était le technicien de l’endroit qui m’en parlait encore, tellement ça l’avait marqué (il ne lit peut-être jamais de poésie). Ou alors, une fois je suis intervenu dans une école et les élèves avaient mis comme annonce du répondeur, sur leur portable, le texte sonore J’te ramène. Je ne peux pas vraiment répondre à cette question car parfois quelqu’un me parle d’un de mes livres et je suis toujours surpris, car je n’ai pas vécu ce moment avec lui, je ne sais rien de ce que le lecteur a vraiment ressenti à ce moment-là, je me demande même s’il ne se trompe pas de personne, en fait il devrait en parler au livre, ou alors à cet auteur que je ne suis pas toujours, je ne suis pas toujours l’auteur de mes livres, je veux dire par là que je les oublie aussi, j’en redécouvre d’autres, d’autres écrits, qui peut alors prétendre entendre de la poésie du coup ? Qu’on l’entende ou pas, bien souvent mon tracas c’est qu’on n’y croit pas, on ne croit pas en cette manière en tout cas de tordre le langage et de lui faire dire ce qu’il est réellement, une manière de sonner dans le sens, une façon de plier la bouche pour faire siffler plus justement ce qui est dit. Car c’est du dire, c’est du vrai dire, ça dit vraiment en dehors des clous du discours. Le discours est pour moi parfois impossible, c’est pour cela je crois que je me méfie des gens qui théorisent, qui font un arrêt dans la poésie pour poser une réflexion, la réflexion est mêlée au chant, la réflexion c’est du chant et de la pensée mêlée, vive les philosophes qui écrivent des concepts qui ne servent à rien ! C’est ça qu’on devrait entendre  pour éviter encore une fois de revivre les 20 siècles qui viennent de passer, grâce à l’église, au pouvoir politique et aussi à une certaine philosophie. Il faut lire ce que dit Louis Ucciani à sujet, quand il parle de Fourier, il en parle très bien de ce philosophe inutilisable. La poésie est inutilisable aussi, ou alors utile pour démonter avec les autres arts et la pensée, les outils de la communication, de la morale, du soi disant bien être, de tous les codes de la société qui nous font vivre dans le mensonge. La poésie pour qui l’entend, ça peut être une joie, une façon de vivre, une manière de revoir sa vie, du coup celui qui l’entend vraiment ça peut faire une faille dans sa vie, à un moment donné il va falloir choisir. C’est comme subir un an de psychanalyse peut-être. Quand j’ai décidé de faire la saut dans la poésie, c’est-à-dire de ne plus la vivre de manière cachée, honteuse, j’étais au départ mal dans ma peau toute la journée, je sentais ce trou là qui allait se creuser entre moi et ma vie d’alors.

 

 

9. Pour finir, quels sont les poètes traditionnels, j’entends par là plus « classiques » dans la façon de dire, vous ont marqués ?

 

Les poètes plus classiques sont Rimbaud, Lautréamont, Verlaine, Artaud, Appolinaire, Péguy, Michaux. Après j’ai été marqué aussi par les prosateurs, qui pour moi font tout autant de la poésie, comme Céline ou Beckett, Thomas Bernhard aussi, très important !

J’en oublie sans doute. Après j’ai été marqué par des poètes tels que Gil Wolman, car c’est un poète pour moi très important, ou par Nijinski, Pierre Albert-Birot, puis Heidsieck, Prigent. Après j’ai été marqué par ma génération, en premiers de laquelle je mettrai Christophe Tarkos, Nathalie Quintane, Stéphane Bérard, Katalin Molnar, Vincent Tholomé. Puis les autres générations après aussi. Edith Azam, Jérôme Bertin, Antoine Boute, etc.

 

10 . Il est certain que je suis passée à côté de questions essentielles, peut-être voulez-vous ajouter quelque chose d’important sur le sujet que j’aurais omis de demander ?

 

l’armée noire. j’en ai parlé, un peu. C’est une idée avec des amis. ça vient de ce que me disait ma mère et qui se disait dans le nord, dans le cambrésis en tout cas.

Elle me disait : fréquente pas ces gens-là, c’est d’l’armée noire.

 

C’est-à-dire des gens qui se lavent pas, ils sont noirs de sale, ils sont nombreux, ils grouillent comme une armée. Voilà, l’idée qu’en fait l’art peut être vécu par ce qui le font mais pas seulement, tout le monde fait de l’art, tout le monde durant une soirée fera de la sérigraphie, dira des choses, chantera, écrira sur les murs, sur les feuilles, etc. c’est finalement pas très courant ce que propose l’armée noire, pas très courant dans les modes de transmission de l’art, la poésie, qui se fait bien souvent de manière très classique.

 

 

La déprime en résidence

Ils sont déprimants. Ils nous dépriment. Rester avec eux, à l'ombre de leurs idées, de leur morale, est déprimant. Pourquoi ? parce qu'ils ne vivent pas leurs idées, ils sont impliqués dans les causes politiques, les luttes, tout au moins en discours. Ils disent de belles choses certes, délivrent de grandes oeuvres, font de lumineux entretiens, seulement il ne vivent pas ce qu'ils font ni ce qu'ils disent. Ils vivent en "bourgeois". Ils sont en retrait de toute cette crasse qui ne viendra jamais les voir, les entendre. Ils ne parlent pas aux exclus, ne vont pas partager leur art ou même partager de longs moments dans les lieux déclassés, ils vont le faire dans tous les autres cadres (ceux où ils sont pour ainsi dire naturellement attendus), sauf là. Ils ne créent seulement que des faux problèmes, de faux débats, ne sont en révolte que s'ils n'ont pas leur place dans leur petit monde de bourges. S'ils font des gestes, ils ne seront que symboliques et ces actions ne feront que de la pub à leur communauté, mais n'agitera en rien la vie réelle. Le retour à la vie sans classe est nécessaire pour les attaquer, eux et leur déprime contagieuse. 

Ils sont fatigués

Ils se lèvent tard

Ils font la gueule

et ils vous donnent des leçons.

Tout simplement parce qu'ils vivent en profond désaccord avec tout ce qu'ils affirment. 

Le retour à la crasse par l'armée noire donne de la joie et des pleurs, des moments d'éternité au milieu de gens bienveillants : les paumés, les déportés, les trans, les putes et les marlous, des gens en général que rien ni personne ne peut impressionner. En tout cas, ils nous accueillent et nous filent la PATATE !

Retour dans les endroits où la parole n'est plus, tout au moins c'est ce qu'on pense, alors qu'on peut y croiser la vraie (de parole). Une forme de lucidité, en tout cas, dans la désespérance. 

Les déprimés (ceux qui nous dépriment) restent noués. Ils disent des choses par derrière de la vie, vu qu'ils sont trahis par eux-mêmes et leurs amitiés multiples dans le seul monde qu'ils devraient abhorrer. Qu'ils restent noués à leur petit monde de bourgeois qui savent ce que c'est qu'une droite, qu'une gauche et qu'un milieu, qu'une attente et qu'un débordement, qui voient dans la dualité le seul moyen d'exister. Il n'y a cependant pas d'existence dans des mots et des idées qui ont été chargés au siècle passé. 

 

 

armée noire à radio galère, marseille by charlespennequin

 

Il ne faut pas remplir l'espace de la parole par nos plaintes, nos récréminations, nos petites misères. La parole doit apparaître. des êtres apparaissent ainsi, par leur parole, leurs actes, comme quelque chose qui monte à la surface et qui force l'écoute.

Sinon, pas d'écoute possible, de partage gentillet, tout est à mordre.

 

putain de lecteur

je suis un dégénéré

de la poésie

la poésie est un sac

à tract

un nœud de colère

l’ignoble moi

doit en prendre

pour son grade

et l’autre

avec

la sale race

de cet humain

blanc,

que des vagues

de boue

l’envahissent,

que sa gueule

se remplisse

de merde

qu’il soit enfin

le sac à merde

que je suis dans

mes poèmes

 

je vide mon sac

sur vous les

porcs qui lisent

car vous êtes

des porcs

à me lire

 

vous voulez vous

y retrouver alors

vous lisez la

succession de

grossierté

mes poèmes

ont toujours

été grossiers,

à gros traits,

pas finauds,

rentre-dedans

comme un

coup de boule

mes poèmes

c’est du coup

de genou dans

tes couilles,

lecteur

 

tes couilles de gentil

aryen qui

n’a rien demandé

à personne

et qui défend sa

monnaie

et sa petite

europe de

merde et

son petit

pays qui

pue la

tradition

et l’enfermement

dans la

haine. va

bouffer tes

fromages et

cuver ton

vin lecteur

et ne reviens

pas, même

mort tu ne

seras jamais

un bon lecteur

 

va cultiver tes

plantes bios

bourgeois

européen

va crever

sale végétarien

féministe et

moraliste,

ici ça

sent la

prostitution,

la sueur

des putes

ici l’écrit pute

ce n’est pas

pour toi car

toi tu vas

penser qu’on

t’a encore

enflé sur la

marchandise

ici je montre

mon cul et

mes fécalums

à ta pensée.

(tu penses à quoi, là,

tout de suite, lecteur ?)

 

une critique sur shangols

et en plus une bonne critique, qui donne envie de lire!

http://shangols.canalblog.com/archives/2010/08/19/18849277.html

La città è un buco.

 

La città è un buco e suoi abitanti respirano. La città è un buco e vi si respira dentro. I suoi vicini sono dentro, sono nel buco. I suoi vicini, i suoi abitanti uomini e donne, tutti vi respirano, tutte le persone dentro, nel buco. La città è un buco e le persone che leggono, leggono tutti. Tutti vorrebbero leggere. Tutti lo vogliono, tutti a un certo punto desiderano. Tutti desidererebbero parlare. La città è un buco, tutti al suo interno. Tutti i vicini con il giornale. Il giornale è un buco, poiché il buco è là tutti i giorni. É nella città. La città è un buco, la città respira, i suoi vicini pronunciano delle parole. Gli piacerebbe parlare. I vicini parlano, hanno voglia di fare conversazione, di creare dei legami. Tutta la città è un buco ha legami. Tutta la città è un buco. Il legame forma il mondo. Il mondo è aggregante, è un collante, è una salsa. Il buco funziona. I giornali sono stampati il giorno prima. I giornali sono per il giorno dopo, o per il giorno stesso. Il giorno stesso è un buco. Il giorno prima del giorno dopo. Tutto è un buco. Ma la città è un buco. E i suoi vicini ci dormono dentro. I suoi vicini sognano. Sognano di cascare, sognano di cadere, ma non si fanno troppo male. Si rialzano. La città è un buco. Le persone si rialzano. Si svegliano. Sono nel buco, ma va tutto bene, il giornale è stampato il giorno prima per il giorno dopo. Nel mezzo c'è il quotidiano. Fra i due, i vicini hanno la scelta, possono dormire o cadere. E quando dormono, cadono sempre. La città è un buco dove cadere.

 

 

 

La città è con i suoi abitanti e respira. É tutto dentro. Respira. É un buco, è un buco che c'è in tutti gli abitanti. Vogliono tutti parlare. Vogliono tutti avere un linguaggio. Vengono a comprare il giornale. Il giornale è un buco per gli abitanti delle città. La città è un buco. Il buco funziona. I vicini continuano a dormire. I vicini hanno comprato una macchina. O è un motorino. O è un camper. Vanno nella loro “tenutina”. Il loro buchino fuori  città. Ma la città è un buco. Ci vanno col camper, hanno comprato anche una moto. Distruggono gli alberi. Non gli piacciono gli alberi con i frutti dentro. Gli alberi con i fiori. Non gli piace tutto ciò. Gli piace il prato. Hanno un bel prato pulito e sorridono mettendo le mani sulle anche.

 

 

 

La città è un buco. I vicini hanno messo le mani sulle anche. I vicini hanno messo il linoleum. I vicini hanno messo le lastre. I vicini hanno i doppi vetri. E poi hanno fatto dei buchi. Hanno messo dei buchi dappertutto. E poi un giorno il vicino si rompe il muso. E in città si sa cosa vuol dire, lo si legge sui giornali. Si legge che un vicino si è rotto il muso. Vuol dire che era in moto in città, è arrivato in centro. La città è un buco ed è scivolato. Lo si legge sui giornali. O altrove. Lo si legge in città, o altrove sui giornali. O allora, lo si legge altrove. Non sui giornali, ma altrove. I giornali sono un buco, idem gli abitanti, idem il loro pensiero. E anche altrove. Altrove è un buco. Hanno un unico pensiero. É il pensiero degli abitanti del buco, di qualsiasi buco. Il buco di un altrove o il buco di qui. Hanno un unico pensiero, e vi si puliscono dentro. Un giorno, il vicino è scivolato con la moto, o forse è sua figlia. Monta, la figlia sulla moto. É una bambina piccola. E per scherzare la monta sulla moto, e mette in moto, per scherzare. E la moto la schiaccia. É così in città. Perché la città un buco, e i suoi abitanti sono dentro. E si scherza. Ed è così.

 

 

 

TRADUCTION : Barbara Puggelli