Pourquoi vous avez des problèmes ? j’ai des problèmes parce que lui pose des problèmes, il y déjà un gros problème à traiter chez lui, mais il ne veut pas le traiter sans moi, il faut que je sois là, que je sois à l’intérieur de son problème, que son problème devienne le mien, que je sois en fait son problème, c’est ça le problème, alors que je ne suis pas son problème, son problème il est à lui seul et c’est à lui seul de le gérer. Mais vous aviez déjà un problème avant ? Vous saviez dès le départ qu’il vous poserait problème ? Vous étiez au courant de son problème à la base, non ? Oui j’ai épousé un problème effectivement mais je pensais le résoudre, je pensais être assez forte pour diminuer le problème tout en le remplaçant. Vous vouliez le remplacer lui ? Non, je ne voulais pas le remplacer mais je voulais prendre part au problème, mais en fait ça n’a fait que multiplier les problèmes, car je me suis senti devenir un problème. Vous pensiez qu’en remplaçant le problème par un autre vous n’auriez plus de problème ? Je pensais que si je partageais le problème, que si j’en faisais un co-problème on aurait moins de problèmes. Mais vous vouliez faire quoi dans le problème qui était le sien ? Je voulais faire en quelque sorte table rase du problème en l’exposant, en le décortiquant, en sachant comment nous orienter dedans et vider les lieux du problème pour qu’il n’en soit plus un. Mais le problème, vous voyez, c’est comme un bois attaqué par la mérule, après c’est tout l’édifice qui a un problème et pas seulement le bois de contrefort qui se trouve sur le balcon. C’est un problème qui menace toute notre charpente maintenant, alors je lui ai dit de se mettre à l’ouvrage, mais il ne semble rien faire pour que ça change. Et vous, vous pensez vous créer d’autres problèmes ailleurs pour que quelque chose change chez vous, dans votre manière de fonctionner avec le problème ? Vous avez en fait dit : Il y a un problème entre nous alors il faut que j’aille régler ailleurs les problèmes, mes problèmes ? Ou les siens avec ? Non je n’ai pas pensé à régler son problème mais je suis allé voir ailleurs pour régler mes problèmes. Vous avez donc des problèmes ? Oui j’ai des problèmes, mais c’est à moi de les régler, je règle tout problème, mais c’est que lui vient dedans pensant non pas régler mon problème mais le prendre pour lui avant que j’ai le temps de penser à lui, je veux dire à mon problème. Je n’ai pas le temps de penser au problème que déjà il l’étale tout partout et le fait sien, alors que moi j’aimerais vraiment régler mon problème pour moi seule. Mais quand il vous a demandé, après que vous deviez régler votre problème, que vous étiez partie pour régler ce problème, Est-ce que tu as pensé à ton problème ? vous lui avez juste dit : De quel problème tu parles ? Oui, j’ai dit cela car je ne pensais pas régler mon propre problème en cinq minutes. Il va me falloir du temps et je n’ai pas fini de régler le temps. Le temps du problème : quel longueur il a, quelles longitude et latitude, je ne sais pas par quel bout prendre ce problème, car mon problème c’est de faire des problèmes avec ceux qui ne sont déjà pas les miens, il faudrait que j’attaque le mien en toute tranquillité, en silence, dans mon monde muet, car j’ai besoin de paix pour ça, de paix et de silence et lui il fait trop de bruit avec son problème, même quand il dort il est bruyant de problèmes. Il bruisse de problèmes, et alors moi je lui dis que je voudrais faire problème à part. Mais si vous faites ça c’est le début des problèmes, non ? Oui, en tout cas c’est ce qu’il pense, il pense que ça ne va pas régler le problème mais qu’il va y avoir un autre, un autre que lui, que je vais penser et vivre avec un autre problème que lui. C’est là tout le problème, c’est de faire un problème alors que le vrai problème c’est pas d’aller voir d’autres problèmes, c’est pas de dire : Tu as un problème, alors je vais créer d’autres problèmes, même si c’est lui qui doit soigner son problème, car le problème que vous mettez c’est un problème tout autre d’après lui, d’après lui vous posez un problème insurmontable entre vous deux, entre vos problèmes, comment voulez-vous après que ça fonctionne si vous rajoutez des problèmes au problème ? Je ne rajoute rien, je suis dans mon problème que je dois régler tout comme lui il doit régler son problème et c’est comme ça que le Nous problématique peut revenir.
j'ai tous ces frères qui parlent comme moi, le même accent, les tremblements dans la voix, ces bizarres intonations qu'on possède, pour montrer qu'on ne possède pas, même ma soeur à cette voix qui redoute l'air tout autour, qui met du temps pour avancer, comme un âne qu'on voudrait sortir de l'enclos. Rien à faire le baudet est réticent, il ne veut rien fréquenter, ne pas user sa salive dans le monde courant. Rester à l'intérieur de sa propre voix, ses vacillements. Ces mêmes façons de s'écrouler à chaque moment où on avance une idée, et puis des silences trop long qui font croire qu'on réfléchit alors que parler nous a déjà démoli la cervelle.
Notes sur l’Écriventure
Per-Jakez, le narrateur dit à la naissance du personnage, que c’est comme l’explorateur, alors qu’en réalité il s’agit de l’écrivain breton. Il y a ainsi une perte de mots, de désignation correcte, à l’opposé de ces mots que l’on désigne tout au long du livre il y en a aussi pas mal qui se perde dans la bataille du langage.
Per-Jakez c’est avec ce personnage qu’on passe à un autre niveau, ou un autre moment véritablement dans le livre. Per-Jakez, puis Lou Ravi, incarnent différentes choses, Pez-Jakez bien sûr c’est la Bretagne, mais aussi les familles du Nord le monde ouvrier, mais aussi les rêves en tant que flic que peut faire le personnage (quelqu’un dans la gendarmerie était surnommé ainsi). Per-Jakez c’est lui qui reprend l’enquête à son compte.
Ce qui convient c’est aussi d’épuiser le langage par moment, d’aller à sa perte, de partir de Per-Jakez, de ses souvenirs, de son enfance et puis de parcourir le langage sans plus réfléchir.
C’est comme ça que j’écris mes textes, sans savoir quelle direction prendre, être avalé par la parole, ne plus savoir si ce que je dis est réellement correct, réellement censé, si ce que je dis conduit à l’éloignement de la fin, c’est ça qui importe : s’éloigner de la fin du texte. Je lutte contre la fin du texte, l’écriture c’est ça, c’est trouver le moyen de continuer, de poursuivre la lutte contre la fin du texte.
Et donc en fait il ne faut pas se tromper de chemin, on prend de bonnes ou mauvaises options. Parfois il m’arrive de prendre une mauvaise route et c’en est fini de l’écriture, je suis dans une impasse, il y a des congères, la route est bloquée et j’ai du mal à faire demi-tour. Ça ne sert à rien, le texte est bon pour les oubliettes.
Ce qu’il faut c’est ne pas se souvenir de l’écriture, écrire loin de son corps, son corps nourri aux habitudes de la vie, de la vie du quotidien, son corps du quotidien, son corps qui n’a plus d’oreilles, qui n’a plus de cœur, n’a plus le souffle de l’écrit dedans
Et donc parfois je ne me souviens pas, quand je reviens au texte, je me souviens pas d’avoir écrit tel ou tel bloc de texte, et même je ne le comprends pas, parfois, c’est pour ça que parfois je le découpe non plus en prose mais en vers. Mais ce n’est pas du vers libre, c’est de la prose découpée pour mieux piger ce que j’y dis ! Chaque mot, chaque répétition même, sont importants, tout ça dit quelque chose avec le souffle dedans qui dit aussi.
Car ce que j’y dis, je l’ai dit avec un autre corps, pas celui avec lequel je le lis maintenant
Ce corps totalement bouché, ce corps de cérumen qui m’empêche vraiment de m’envoler dans la logique pure du texte, dans sa pensée interne, celle qui le tient debout, c’est comme l’équilibre interne, l’oreille interne qui maintient la station debout sans tomber. Il faut lire avec le corps debout, vivant, dans son écriture.
C’est pour cela que la performance est importante, car le corps fait passer toute l’épreuve au texte. Le corps comprend le texte. Le corps est sa logique. La bouche ponctue le texte mieux qu’avec les doigts. C’est toute une machinerie l’écriture et le final c’est le livre, mais c’est aussi une publication à l’oral, un travail vers l’oralité.
Il a plusieurs publication le texte, mais bien sûr sa principale c’est l’aventure livresque. C’est là où l’autre, le lecteur, peut trouver sa lecture, sa parole dedans, se faire entraîner par un texte mais y trouver son rythme à soi. Moi je pense qu’un vrai et bon lecteur peut trouver sa voie propre dans mes livres (sans m’avoir entendu).
Ce qui est important aussi c’est le brouillon.
C’est l’apprentissage par le brouillon, le non savoir qui se développe par l’apprentissage, le divertissage, pas le divertissement mais les divers possibilités, tisser les possibles, aller ici ou là ne jamais se maintenir comme le font les poètes
Les poètes font durer la poésie mais loin du brouillon, de l’inconnaissance, de la jeunesse
Ils veulent enfoncer le trait (dans la ligne)
Et ils finissent à s’enfoncer dans des fauteuils
Ils demeurent assis dans leur connaissance de la poésie
La poésie ça devrait être : Je touche à tout, je produits tout,
C’est comme quand apparaît une écriture, un style, une vue de l’autre
C’est comme un enfant qui dessine, c’est ça qu’il faut à la poésie et non des maîtres
Des savoirs sachant
Le poète doit être opposé à la poésie, il doit fonder sa colère, bâtir sa rage sur les restes fumants de la littérature.
On a des maîtres, on a des morales, on a des serruriers de la poésie
ils ouvrent toutes les portes mais elles ont déjà été ouvertes
C’est des spécialistes de la morale en fait, alors que la poésie c’est le rire, mais pas le rire de je rigole, c’est le rire de la phrase, de comment échapper à elle, comment détourner la conversation, le parler, comment faire la girouette avec la langue, la tourner, faire la toupie, trouver des jeux mais pas pour adultes, pour groupes d’adultes qui s’ennuient et font des stages, des ateliers, des groupes de retraités les poètes.
Et qui veulent créer
Le problème c’est la création, les centres de création, les discours de ces centres de création qui font en fait devenir le langage absolument pas drôle, pas inventif, pas explosif, la langue qui ferait exploser les verrous en fait, l’écriture qui serait comme un détournement, une attaque, une agression du lecteur, comme Artaud et ses glossolalies, des choses qui se dressent de la page, des couteaux qu’on pointe vers les yeux du lecteur.
Le père la nuit se réveille en sursaut. C’est sans doute la mère qui le réveille en se rendormant, car elle a tiré sur les couvertures tout en se retournant et le père a pris froid. Le père se retourne alors pour caresser la mère, mais la mère se met à geindre et à grogner. Alors le père comprend que ce n’est pas le moment et se retourne. La mère se retourne à son tour car elle pense qu’elle a sans doute trop geint ou trop grogné. Elle s’approche du père et veut l’entourer avec son bras. Le père ne bouge pas d’un iota. La mère s’approche encore plus en se collant au dos du père. C’est après s’être collée à lui qu’elle lui demande si elle peut se coller à lui. Elle entend alors une sorte de grognement provenant du père et l’interprète comme un oui. Elle se colle encore plus fort au père et lui prend sa seule main disponible en la tenant fermement. Elle sent que le père résiste car le père boude. Elle tente de s’endormir sur le dos du père, mais le père veut rester éveillé grâce à le bouderie. La mère tente de maintenir bien serrée la main du père qui se dérobe pour attraper un truc hors du lit. Sa main fouille ainsi l’air, seulement il n’y a aucun truc à attraper, alors le père remet sa main dans la main de la mère qui la serre immédiatement très fort. Puis ils font semblant de dormir. Mais le père n’arrive toujours pas à dormir alors il enlève sa main et la projette dans le vide pour attraper à nouveau quelque chose. Il finit par prendre une bouteille au vol et parvient à s’extraire du bras de la mère et se lever à demi découvert pour boire au goulot de la bouteille. Puis il se remet dans sa position initiale pour que la mère s’agrippe à nouveau et s’endorme. Puis la mère, n’en pouvant plus lui claque un bisou dans le dos et se retourne. Le père ne sait pas quoi faire, il tâte encore hors de son lit, sur le sol cette fois, pour trouver quelque chose et finit par saisir une lampe frontale. Il enfile le bandeau élastique autour de sa tête, se lève, allume le phare et part dans la nuit.
Elle veut la mère que le père vienne, qu’il soit en elle. Elle veut pas qu’il touche à quoi que ce soit. Qu’il touche à rien le père. Qu’il mette ses mains, non. Qu’il caresse pas le père, elle désire pas ça. Elle veut juste qu’il vienne dedans et c’est tout. C’est tout ce qu’elle a décidé la mère, et qu’il touche à rien, surtout. Qu’il rentre et c’est tout. C’est tout ce qu’elle permet la mère. Elle veut pas qu’il vienne autrement. Et qu’il s’abandonne là. Qu’il dise des choses ça non. On dira rien, pense le père. On dira en soi et puis c’est tout. Et on touchera pas, surtout. On rentrera et puis après on sortira. Mais rien d’autre. Que se concentrer là-dessus et pas sortir de paroles. Pas les faire rentrer non plus. Pas de paroles, de sentiments. Pas toute la journée dedans, dans la mère. Elle veut pas de sa journée au père. De ses sentiments de journée. De ce qui le travaille en dedans elle en veut pas. Elle veut juste la rentrée, la sortie. Le silence de lui, incarné, voilà. Jamais un mot, même en lui. Pas les mots de journée, pas tout ce qui a animé le père. Ce qui l’a abimé. Elle veut pas ce qui se trame en lui, tout ce qu’il ramène de ses jours. Elle veut pas de sa défaite des quotidiens. Toute ce qui l’a remué, ses questionnements non plus elle veut pas. Qu’il les garde bien en lui, pense la mère. Mais bien sûr il viendra avec, ça c’est sûr. Et ça va la perturber. Bien sûr il va venir et sa pensée tournera autour de la sienne. Sa pensée quotidienne voudra rentrer aussi. Elle pénètrera tout en elle, surtout sa pensée. Tout le père viendra déposer ses jours dans sa pensée à elle la mère, et ça elle en veut pas. C’est pour ça qu’elle ne voulait pas qu’il la touche, qu’il rentre mais sans toucher à rien. Mais sa pensée a touché à tout, a mis ses mains partout. Sa pensée ou plutôt ses journées et toute la sueur qui va avec. Tout ce qui s’abime dans l’homme est venu en elle, dans sa pensée interne. Tout est rentré et a salit quelque chose, a empêché sa vie de venir à elle. Toutes les humeurs du père sont rentrées. Toutes les fatigues de tous les pères sont venues empêcher sa pensée. Toutes les têtes de pères. Les têtes remplies. Les têtes lavées du jour. Les têtes essorées, puis les têtes relavées. Les têtes qui ne sont pas sorties de l’eau. Toutes les têtes dans l’eau des pères. Toute la sale eau des journées de pères est rentrée en elle, dans sa pensée d’elle. Ce qu’elle sentait d’elle. Ce qu’elle avait fait, ce qu’elle avait dit, ce qu’elle avait suivi. Tout son petit cheminement. Toute cette menue divagation. Cette échappée sienne. Tous ces petits tournoiements qu’elle observait en elle ont cessé avec ces traces de journées rentrées de force. Ces traces de bottes de pères. Ces traces de bottes crottées.