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Il arrivait au dernier moment

Il avait choisi ce moment-là précisément

Ce moment qui était précisément le dernier des moments

On n’avait jusqu’alors inventé un si bon moment

Un moment bien au fait du présent

Un présent si neuf et lui dedans

On n’avait jamais vu pareil présent si nouveau

Et si plein et lui qui s’y trouvait dedans

Quelle chance

On ne pouvait trouver pareil veine de naître dans un moment si chanceux

Car rempli de promesses

Si plein de bonnes choses à vivre

Et lui qui arrivait là

Car il l’avait choisi

Il était bien tombé

Mais c’est lui-même qui s’était glissé dedans

Dans ce plein et si nouveau présent

Ce présent si étonnant et lui qui arrivait dedans

Lui qui voyait ce présent comme un présent jamais atteint

Un présent jamais donné ni atteint

Un présent jamais possible

Toujours reporté

Parce que tout semblait vieux dans les anciens présents

Tout semblait à chaque fois manquer la cible du nouveau

Un article de Nathalie Quintane pour Gabineau-les-bobines

ICI

Gabineau-les-bobines

NATHALIE QUINTANE,  SUR LE SITE DE SITAUDIS :

"Lulu, Gégène, Mamie Reine, Nono et Quatre-vingt-livres, la Tchichette (qui est un homme), Vallonia et tous les tontons, Charpie et Charlie… et le fameux Gabineau, qui donne son nom au livre mais ne vient pas, se fait attendre, pointe son fantôme comme un double de Gégène, son grand ami, les seuls à correspondre et à se correspondre sans doute (mais on se saura pas comment), quand tous tournent et passent, régulièrement reviennent puis disparaissent, dans un jeu d'échos et de reprises qui aurait pu les changer en silhouettes, esquisses, seconds rôles, alors que c'est précisément ce qu'ils ne sont jamais tant il y a d'empathie, de distance et d'amour dans la manière dont ils conduisent le récit — qui est ce en quoi consistent leurs « portraits », mobiles, d'un lieu à l'autre, d'une situation à l'autre. 

Personne ici n'est un héros : on est dans un milieu populaire mais pas seulement (ouvrier, gendarme, instituteur, professeur…), en famille (beaucoup d'enfants, des brus, des belles-mères, des frères et des sœurs ; le père : Gégène ; la mère : Lulu), plutôt catholique, et dans le Nord (le Cambraisis, à Thun-Saint-Père, dont on se demande si les habitants sont les Thunépéréens ou les Thunépérins, voire les Thunépatériens — Pennequin et le lecteur s'amusent bien avec les noms propres). Les bobines de Gabineau, ce ne sont pas seulement les tronches ou le défilé des visages, mais aussi celles d'un film, de films, les films du livre, comme il y a les musiques du livre. Régulièrement passent des allusions aux enregistrements, pellicules et bandes, K7, où puise un récit sans chronologie (on devine Charlie enfant, puis Charlie père de famille et enfant à nouveau, par exemple), où les personnages se télescopent au propre comme au figuré (c'est vachard aussi) dans un temps sans queue ni tête, avançant par sauts brusques, dont rendent compte la syntaxe et l'absence de virgules : « En quatrième Charlie est tonton deux fois de suite et au réveillon du nouvel an il y a un accouchement en direct d'un bébé qui aura vingt ans en l'an deux mille. »

Quel seuil Pennequin a-t-il dû passer pour que le poète qu'il est écrive (enfin) le roman qui l'attendait ? C'est sans importance pour celles et ceux qui liront ce livre auquel il n'y a rien à retrancher, peut-être parce que l'auteur a, lui, volontairement ôté tout ce qui pouvait à la longue virer aux tics poétiques qui font encore la misère plus que la fortune de tant d'épigones. Fin d'une époque. "

Concert autour de Charles Péguy Mercredi 24 octobre, 18h00 à Orléans

Concert au musée Charles Péguy à Orléans, avec Jean-François Pauvros.

Les musées d’Orléans participent au Festival des RAMI (Rencontres Artistiques de Musique Improvisée) organisé par Gérard Bedu et la Compagnie « Le nuage en pantalon »

Bientôt je vais faire un concert avec Jean-François Pauvros dont le thème essentiel sera Charles Péguy (et notamment je lirai des passages de Charles Péguy dans nos lignes édité par les Atelier de l'agneau, 2014). Et l'occasion de relire ce texte qui ne se trouve ni dans l'Argent, ni dans l'Argent suite, mais dans une note conjointe dédiée à Descartes et que l'on trouve dans la Pléïade :

« Je l'ai dit depuis longtemps. Il y a le monde moderne. Le monde moderne a fait à l'humanité des conditions telles, si entièrement et si absolument nouvelles, que tout ce que nous savons par l'histoire, tout ce que nous avons appris des humanités précédentes ne peut aucunement nous servir, ne peut pas nous faire avancer dans la connaissance du monde où nous vivons. Il n'y a pas de précédents. Pour la première fois dans l'histoire du monde les puissances spirituelles ont été toutes ensemble refoulées non point par les puissances matérielles mais par une seule puissance matérielle qui est la puissance de l'argent. Et pour être juste, il faut même dire : Pour la première fois dans l'histoire du monde toutes les puissances spirituelles ensemble et du même mouvement et toutes les autres puissances matérielles ensemble et d'un même mouvement qui est le même ont été refoulées par une seule puissance matérielle qui est la puissance de l'argent. Pour la première fois dans l'histoire du monde toutes les puissances spirituelles ensemble et toutes les autres puissances matérielles ensemble et d'un seul mouvement et d'un même mouvement ont reculé sur la face de la terre. Et comme une immense ligne elles ont reculé sur toute la ligne. Et pour la première fois dans l'histoire du monde l'argent est maître sans limitation ni mesure. Pour la première fois dans l'histoire du monde l'argent est seul en face de l'esprit. (Et même il est seul en face des autres matières.)


Pour la première fois dans l'histoire du monde l'argent est seul devant Dieu.

Il a ramassé en lui tout ce qu'il y avait de vénéneux dans le temporel, et à présent c'est fait. Par on ne sait quelle effrayante aventure, par on ne sait quelle aberration de mécanisme, par un décalage, par un dérèglement, par un monstrueux affolement de la mécanique ce qui ne devait servir qu'à l'échange a complètement envahi la valeur à échanger.

Il ne faut donc pas dire seulement que dans le monde moderne l'échelle des valeurs a été bouleversée. Il faut dire qu'elle a été anéantie, puisque l'appareil de mesure et d'échange et d'évaluation a envahi toute la valeur qu'il devait servir à mesurer, échanger, évaluer.

L'instrument est devenu la matière et l'objet et le monde.

C'est un cataclysme aussi nouveau, c'est un événement aussi monstrueux, c'est un phénomène aussi frauduleux que si le calendrier se mettait à être l'année elle-même, l'année réelle, (et c'est bien un peu ce qui arrive dans l'histoire); et si l'horloge se mettait à être le temps; et si le mètre avec ses centimètres se mettait à être le monde mesuré; et si le nombre avec son arithmétique se mettait à être le monde compté.

De là est venue cette immense prostitution du monde moderne. Elle ne vient pas de la luxure. Elle n'en est pas digne. Elle vient de l'argent. Elle vient de cette universelle interchangeabilité.

Et notamment de cette avarice et de cette vénalité que nous avons vu qui étaient deux cas particuliers, (et peut-être et souvent le même), de cette universelle interchangeabilité.

Le monde moderne n'est pas universellement prostitutionnel par luxure. Il en est bien incapable. Il est universellement prostitutionnel parce qu'il est universellement interchangeable.

Il ne s'est pas procuré de la bassesse et de la turpitude avec son argent. Mais parce qu'il avait tout réduit en argent, il s'est trouvé que tout était bassesse et turpitude.

Je parlerai un langage grossier. Je dirai : Pour la première fois dans l'histoire du monde l'argent est le maître du curé comme il est le maître du philosophe. Il est le maître du pasteur comme il est le maître du rabbin. Et il est le maître du poète comme il est le maître du statuaire et du peintre.

Le monde moderne a créé une situation nouvelle, nova ab integro. L'argent est le maître de l'homme d'Etat comme il est le maître de l'homme d'affaires. Et il est le maître du magistrat comme il est le maître du simple citoyen. Et il est le maître de l'Etat comme il est le maître de l'école. Et il est le maître du public comme il est le maître du privé.

Et il est le maître de la justice plus profondément qu'il n'était le maître de l'iniquité. Et il est le maître de la vertu plus profondément qu'il n'était le maître du vice.

Il est le maître de la morale plus profondément qu'il n'était le maître des immoralités. »
Charles Péguy.

(Ed. Gallimard, coll. La Pléiade, Œuvres en prose complètes, tome III, pp. 1455-1457)

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