La fille ne veut pas exister pour elle seule. Elle veut vivre toute sa vie avec la mère et le père. Pourtant la mère et le père lui disent qu’il faut qu’elle vive seule, c’est dans son intérêt. Elle ne pourra pas toujours vivre avec eux deux, il faudra bien qu’elle vive un jour avec quelqu’un d’autre, disent-ils. Mais la fille ne veut pas vivre pour elle seule, ou avec quelqu’un d’autre, elle veut continuer toute sa vie à vivre avec eux, même si eux deux sont un peu des qui vivent seuls. Même si vivre avec la mère et le père c’est déjà vivre un peu seul, pense-t-elle. Elle a toujours l’impression de vivre sa solitude entre les deux autres, les deux autres solitudes. Car la mère est souvent dans sa vie toute seule et le père pareil. Le père est un grand solitaire qui navigue dans la même pièce qu’elle. La mère aussi navigue en solitaire dans la même maison que la fille. La fille c’est elle qui parfois raccroche les wagons du père avec ceux de la mère. Elle fait en sorte que les deux navigateurs solitaires se croisent et qu’ils viennent échouer près d’elle, si possible. Comme ça ils se retrouvent à bon port tous ensemble et fêtent ainsi leurs retrouvailles sur un quai imaginaire. Parfois la nuit le père et la mère se e retrouvent aussi sans la fille. Alors elle leur demande ce qu’ils ont à ainsi se complimenter toute la nuit. A force de vous entendre vous complimenter ça va me dégouter d’avoir un fiancé, dit-elle. Avant les gens ne faisaient pas ça. Les gens qui étaient les pères et les mères d’avant, ils navigaient pas en solitaire pour après se complimenter toute la nuit, pense-t-elle. Ils n’avaient pas le temps. Il fallait voguer vers les occupations. Les gens partaient au champ, les gens revenaient des pâturages, alors au retour ils faisaient ça sans parler, sans se complimenter. Tout le monde restait tous au même endroit, sur la terre ferme des ancêtres. Les pères et les mères se sont ainsi succédé dans les mêmes maisons, les mêmes villages, pendant des décennies. Des siècles, même. Le père vient d’un autre siècle par le père du père qui était là aussi. Mais surtout la mère. Elle son immobilisme ça remonte avant la Révolution Française. On trouve des traces de gens qui n’ont jamais bougé ailleurs. Tandis que chez le père ça voyageait un peu plus du côté de la mère. La mère du père on ne sait déjà pas d’où elle vient. On pense que son père était d’un autre pays. Un pays ennemi, certainement. Et que sa mère pour cacher sa honte est allée accoucher ailleurs. Ou alors le père était du même pays. Ou d’un pays ami. Et c’est la famille du pays ennemi qui a répudié la mère. La mère de la mère du père a accouché de deux mères mais l’une d’elle a disparue. Tout comme la mère du père qui a perdu aussi unetelle des filles. Elle en avait une deuxième heureusement, puis elle a eu le père. Et elle a toujours eu la bougeote, dit le père, tout comme sa mère ! Elle emmenait le père par monts et par vaux. Elle ne tenait pas en place la mère du père. Il fallait tout le temps qu’elle s’en retourne ou qu’elle en reparte, dit le père. Alors lui le père il est revenu aux bonnes traditions d’avant la mère de la mère. Il a repris la tradition de ne plus bouger d’un iota. Et c’est là qu’il a rencontré la mère. La mère qui n’avait jamais bougé sa vie depuis des siècles. Il l’a rencontrée dans une maison et ils se sont sauvés dans une autre. Et dans cette autre demeure la mère rêve de sa mère. Elle est dans son rêve avec sa mère, elle la voit dans la rue et sa mère veut lui parler. Alors elle lui donne le feu vert pour qu’elles se parlent et sa mère lui dit : De toute façon, j’te connais, toi ! Puis elles se promènent ensemble et sa mère lui dit tout le temps : j’te connais ! j’te connais ! Elles marchent toutes les deux dans la rue et la mère dit à sa mère de fille : De toute façon j’te connais, toi ! Toi j’te connais ! La mère est excédée que sa mère lui dise toujours j’te connais j’te connais. Elle ne sait dire que ça ! Elle ne comprend pas pourquoi sa mère dit toujours Toi j’te connais toi j’te connais. Puis elle finit par comprendre. Elle comprend que sa mère la connaît.