Dès que je me vois avancer dans la vie je déprime. La vie me déprime. La vie c’est-à-dire le texte. Dès que je m’enfonce dans un texte, ça me déprime. A cause de la vie. La vie c’est-à-dire autre chose qui m’entoure. La vie qui entoure mon texte. Cette vie-là parfois je la rejette car je veux vivre dans un texte. Un texte seul. Mais le texte ne convient jamais seul. Il ne va jamais assez au bout. il ne m’enfonce pas suffisamment dans l’existence. L’existence de moi dans un texte, c’est-à-dire ma parole. Une parole qu’on rêve, comme quand on rêve de la vie. Seuls les morts pourraient vraiment rêver de la vie. Seuls les morts pourraient dire ça me botterait d’être en vie. Seulement les morts ne rêvent plus de vivre. C’est seulement nous qu’on rêve. Et on rêve d’un langage pour la vie. Qui s’adapte à la vie. Une certaine vie. Celle qui s’enroule en nous, telle une vis sans fin. La vis sans fin d’un texte. Et pas la vie entourante. La vie en tournante et qui nous tourmente. La vie qui file droit et nous fait penser à la mort. Car aujourd’hui je ne suis pas mort. Pas encore. Je suis encore en vie dans ce quotidien. C’est le quotidien qui nous fait vivre, c’est-à-dire nous entasser dans la mort. Encore une journée où il faudra se lever. Et on ne se lèvera qu’après avoir bien rêvé. On rêve du langage qui serait vrai. Et il l’est puisqu’on l’a rêvé. On l’a vu comment il s’agitait vraiment en nous. Quand nous partions en roue libre. Seul ce qui se dit peut démarrer ainsi sa journée. Avec le moteur à parler dans la vie. Seule la vie de ce qui se dit s’amuse ici. Ce qui se dit dans le nul de nous. Et nous pas. Nous on traînaille dans nos textes, comme dans un pieu. C’est un gros pieu la vie textuelle qu’on entasse. On s’enfonce le pieu en nous pour se dire qu’on va y arriver, on va se sortir du quotidien pour rêver un peu moins mal. Un peu mieux moins mal lu ce jour. Hier c’était bien plus pire. Hier je n’ai pas sorti une ligne dehors. Un orteil de pensée hors de moi. Hier j’ai rêvé du boulier et j’ai vécu comme un boulet. Le boulier magique où les mots pleuvent dedans. Les signes ça roule tout seul dans un billard à mille bandes. C’est la magie de la poésie dans nos têtes. Seulement on se retrouve avec notre quotidien. Notre quotidien petitement tué par nos textes.