J’ai commencé à lire Péguy il y a longtemps, j’ai commencé par la prose, car j’ai toujours pensé que Péguy c’était par la prose qu’il fallait le comprendre, c’est par la prose qu’il faut lire Péguy et ainsi comprendre son rythme, sa phrase, son entêtement, son ressassement poétique et de pensée, sa pensée tracée et parlée, car c’est par la prose qu’il parle le mieux Péguy, ça sort comme un geyser et en même temps ça bloque, les phrases bloquent, les mots bloquent, son parler fait sans cesse des retours arrière, sa phrase grossit en se multipliant, c’est ainsi que ça travaille dans Péguy, car Péguy c’est du mot à mot, ça creuse dans le mot même, ça pénêtre dedans et ça joue avec, chaque phrase de péguy est ainsi un ouvrage à retravailler chaque mot, à en peser le sens, on sent que Péguy prend dans ses mains chaque mot comme une ouvrière prenait dans ses mains un tissu, et Péguy cherche le sens caché du mot, il cherche l’ombre même de ce mot, il en pense tous ses signifiants, il tient le mot dans sa main comme le fait un travailleur manuel, car Péguy est un manuel de la grammaire, un manuel du langage, Péguy est un ouvrier poète, un prolétaire du signifiant, il lui faut soupeser chaque mot et en même temps il tourne autour, il creuse toutes les significations et c’est ainsi que la phrase de Péguy est retournée dans tous les sens et qu’elle progresse lentement, ce n’est pas une affaire de style, car je crois que Péguy a au fond horreur du style, c’est surtout qu’il ne veut pas tromper sa pensée, il ne veut pas non plus abuser de son lecteur, il est précautionneux, il est même très près de ses mots Péguy, comme un paysan serait près de ses sous, il ne veut rien gaspiller Péguy et puis il veut se faire comprendre au plus juste, c’est pour cela qu’il remet sa phrase sur la table de travail, c’est pour cela qu’il veut que chaque mot de chaque phrase sonne, que ça sonne juste et que l’on passe à la suivante, cette phrase suivante qui utilisera peu de mots nouveaux, car il faut être économe et il ne faut pas abuser le lecteur, il faut lui montrer aussi qu’il n’y a pas d’autre issue que celle de traduire sa pensée par la parole la plus juste, mais jamais la phrase n’est suffisamment juste et ça Péguy le sait, le lecteur lui, souvent, a sans doute cru que la phrase coulait avec justesse, qu’il n’y avait pas besoin de la tourner plusieurs fois dans la bouche, qu’il n’y avait pas de nécessité à la retourner pour voir s’il n’y avait pas un défaut, et Péguy toujours y trouvera un défaut, car il sait qu’il y a quelque chose qui ne colle pas entre la langue du poète et le langage, avec le langage on ne peut aboutir à la vérité, avec le langage on peut à chaque phrase faire sonner des vérités mais ces vérités sont multiples, elles se contredisent même, elles s’entortillent les vérités dans chaque phrase, car la vérité même c’est que le langage ment, la vérité c’est la mentirie même du langage dirait Péguy, et Péguy au fon de lui le sait, lorsqu’il parle de politique, ou lorsqu’il parle de philosophie, lorsqu’il évoque ses souvenirs de dreyfusard, lorsqu’il parle de ses amis Halévy, Sorel, Benda, lorsqu’il évoque sa longue amitié avec Jaurès, lorsqu’il déploie sa colère contre ce même Jaurès ou contre les gouvernements qui se sont succédés tels le gouvernement de Combes, lorsqu’il s’acharne sur les combistes, ou sur les modernes, les hussards de la République, tous ces gens qui l’ont formés, lorsqu’il parle du poète tel Victor Hugo même, ce grand amour pour le poète que Charles Péguy, même à cet endroit là ou à l’endroit de Bergson, il ne peut pas écrire sans dérouter tout lecteur, sans mettre le lecteur dans un certain embarras et cet embarras qu’a le lecteur c’est qu’il n’en finira jamais avec la prose de Péguy ! le lecteur va s’embourber, le lecteur ne va jamais en finir et en même temps le lecteur va comprendre qu’il va devoir tout lire de Péguy, pour essayer un temps soi peu de comprendre, mais ce qu’il faut comprendre au fond chez Péguy, et ça Deleuze l’a bien vu, c’est qu’il remplit sa phrase, il l’a remplit par le centre, c’est toujours au centre qu’il faudrait lire Péguy, c’est toujours en cherchant le mitan, le milieu de chaque phrase, c’est toujours dans cette recherche qu’il faudrait procéder, avec cette idée en tête, l’idée obsessinnelle qu’il faudra lire Péguy comme on cherche des poux dans la raie des cheveux, ici on cherche ce qui s’est produit depuis que Péguy a énoncé quelque chose, on peut très bien ne plus savoir ce qui a animé Péguy au début de sa recherche, car ce qu’il faut voir c’est que l’on peut suivre Péguy au milieu même, au centre même d’un livre on prend la conversation à bras le corps, n’importe laquelle, celle avec les mystiques, celle avec les âges, car Péguy a des conversations avec les âges, Péguy il faut le lire comme quelqu’un qui a connu tous les âges, quelqu’un qui descend du monde antique, comme il descend aussi de l’âge chrétien, et un Péguy qui converse aussi avec l’âge perdu, l’âge communiste qui tarde à venir et Péguy qui converse avec son époque, avec ses modernes qui ont confisqué l’époque pour faire une république capitaliste, Péguy sait mieux que tout le monde ce que veut dire l’argent pour les modernes, pour les laïcs, pour les républicains qui se disent laïcs et socialistes, déjà au tout début du XXème siècle il dénoncera la volonté de contrôler l’art, que l’art soit sous la mainmise d’un parti, il dénonce déjà ce qu’on appellera plus tard le réaliste socialiste, il dénonce déjà ceux qui veulent taire la pluralité des pensées au sein d’un parti, il dénonce déjà, avec ses amis des cahiers, de la situation faite aux juifs, car les cahiers de la Quinzaine sont au fond très préoccupés par toutes les situations nouvelles que le monde moderne apporte. Charles Péguy est un situationniste, Péguy est avec aussi ses amis, un situ avant l’heure et ce n’est pas étonnant que quelqu’un comme Alain Badiou dit de lui, qu’aujourd’hui Péguy remonte. Péguy n’est pas chrétien comme on a pu le dire, mais Péguy se veut être un de ces hommes qui n’ont pas bougé depuis plusieurs siècle, donc il faut comprendre que Charles Péguy est un homme qui a connu le monde chrétien. Lorsque Péguy parle de la femme du monde paysan, la paysanne qui n’a pas changé depuis le monde antique, il faut lire ce qu’il dit déjà de lui-même : lui aussi Péguy, est un poète antique, un penseur antédiluvien, lui aussi Péguy est un homme qui a vu le changement dans sa vie en vingt ans alors que des hommes comme lui n’avaient pas changé depuis des siècles, et lorsqu’il parle de Lazare, Bernard Lazare, le Lazare de J’accuse, car c’est lui Lazare qui a écrit deux ans avant Zola J’accuse, ce Lazare là c’est de lui qu’il parle, de cet homme vieux de plusieurs siècles et qui a encore sous lui le feu de tout un peuple, il a sous lui ce feu qui toujours s’anime, le feu ancestral et toujours vivace de son peuple : − « Je vois encore sur moi, dit-il, son regard de myope, si intelligent et ensemble si bon, d’une si invincible, si intelligent, si éclairée, si éclairante, si lumineuse douceur, d’une si inlassable, si renseignée, si éclairée, si désabusée, si incurable bonté. Parce qu’un homme porte un binocle bien planté sur un nez gras barrant, vitrant deux bons gros yeux de myope, le moderne ne sait pas reconnaître, il ne sait pas voir le regarde, le feu allumé il y a cinquante siècles. Mais moi je l’ai approché. Seul j’ai vécu dans son intimité et dans sa confidence. »... « Pas un muscle, pas un nerf qui ne fût tendu pour une mission secrète, perpétuellement vibré pour la mission. Jamais homme ne se tint à ce point chef de sa race et de son peuple, responsable pour sa race et pour son peuple, un être perpétuellement tendu. Une arrière-tension, une sous-tension inexpiable. Pas un sentiment, pas une pensée, pas l’ombre d’une passion qui ne fût tendue, qui ne fût commandée par un commandement vieux de cinquante siècle, par le commandement tombé il y a cinquante siècle ; tout une race, tout un monde sur les épaules lourdes ; un coeur dévoré de feu, du feu de sa race, consumé du feu de son peuple ; le feu au cœur, une tête ardente, et le charbon ardent sur la lèvre prophète ». Et là je corrigerai, pour Péguy : la lèvre prolétaire, les lèvres mêmes, pleines et péguiennes, la langue, donc, plébéienne du poétarien, celui chargé de l’humanité, des animaux même, le poète à la langue pleine de plèbe et d’animaux, le poète et son feu qui volera tout, résumera tout, les parfums, les couleurs et les sons, Rimbaud puis Péguy, qui lui aussi veut accrocher la langue et tirer, un Péguy plus terre à terre, mais qui a aussi lu Fourier et ses analogies, un Péguy moins péguien que fourien, car il y a les fouriéristes et les fouriens, les fouriens ont rien des fouriéristes, les fouriens ce serait comme dire les péguiens au lieu de dire les péguistes, car il y a une forte réaction péguiste que l'on connait, une réaction péguiste dont on connait tous ces membres et qui mangent au ratelier de la philo paternaliste, une forte réaction qui s'affirme péguiste et qui pourrait même se vanter d'être fouriériste, en tout cas nous faire croire en son progressisme alors qu'il ne s'agit que d'un mouvement réactionnaire, car la réaction veut trouver du sens partout, la réaction est dans les mots mêmes et en ce moment nous pouvons être soulagés et dire : ouf !, car pour le moment elle ni dans les fouriens ni dans les péguiens, ouf ! pour le moment la réaction se trouve partout ailleurs, du moment que le langage qui est sans cesse en quête de sens suive son petit penchant naturel, et tous ceux qui s’engagent dans le petit penchant naturel du langage font du langagement, c’est-à-dire qu’ils désirent un langage porte flambeau du sens, ils veulent d’un langage qui révèle des vérités alors que les vérités ne sont pas dans le langagement, car à la vérité le langagement nous ment, le langagement nous ment car il est un discours qui même s’il se dit de gauche, est un discours qui cherche le maître, et ceux qui veulent du discours maître cherchent le bâton, le bâton c’est le langagement qui est un maître-discours dont les fouriens se passent allègrement, car les fouriens savent bien qu’on ne peut utiliser le langagement pour faire des discours, c’est-à-dire actionner la pensée et lui donner un sens, faire que ce sens conduise vers les idées, les fouriens sont des artaldiens comme ils sont tout aussi péguiens, c’est-à-dire qu’ils pensent le réel au moyen des aphorismes et de la poésie, Artaud dit bien que les idées ne sont rien, que les institutions ne sont rien et que les passions retardent, vue que la pensée est sociétale et veut nécessairement fabriquer du sens et au bout du sens la justice sociétale, au bout du sens la barbarie sociétale et occidentale, et au bout du sens les camps de concentration, car même de gauche les utilitaristes de la langue nous conduisent au sens par le mensonge, les utilitaristes de la langue de gauche utilisent le sens pour parler de la révolution alors que le sens est le vecteur des crispations de leurs futures réaction, on le voit bien avec tous ces livres qui nous racontent combien il est nécessaire de se débarrasser des poètes soi disant accoquinés au pouvoir et aux artistes soi disant accoquinés à l’argent, en réalité c’est un discours purement réactionnaire car moraliste, tout discours demande le maître et cherche le bâton, tout langagement fait des appels du pied au futur maître qui a lui-même écrit ce discours, l’heure est aux petits maîtres et non aux fouriens, aux péguiens, aux artistes et aux poètes qui eux ont le dégout du langage, car le dégout du langagement c’est à cela que nous nous portons, nous sommes portés à nous dégouter de belles formules, de nouveaux mots de pseudo scientifiques de l’internet, tout le monde relaye les informations et les nouveaux mots, le parler dégoute alors que la planète devrait être librement et constamment parcourue par de grandes bandes composées principalement d’enfants, de fous, de prolétaire sans arme, une terre principalement parcourue de jeunes hommes et de jeunes femmes accompagnés d’adultes, des enfants et des jeunes, des jeunes et des hommes d’âge mûr passionnés d’aventure.

 

Il faut relire Péguy pour savoir à quel point il est illisible, à quel point il faut remonter ses écrit, sa pensée, comme une vague illisible et pourtant si actuelle, il faut lire cet actuel qui sourd chez Péguy, lorsqu’il parle du socialisme, de l’art, du racisme et de l’antisémitisme, lorsqu’il parle des situations, des mystiques, il faut surmonter sa mystique et la parler pour aujourd’hui, il faut traduire ses textes pour maintenant car ça nous dit tout ce qui gronde en nous et que nous ne voyons pas, ne sentons pas ailleurs. Il faut se battre dans l’écrit de Péguy, car avec Péguy on réapprend à chacun de ses livres à lire. Péguy est illisible car même ceux qui l’ont lu de près n’ont pas lu certaines choses de lui, des choses qu’on a lu nulle part. La bonté et la patience, nous ne l’avons pas aussi bien lue que chez Péguy. La pensée politique de Péguy est rayonnante de culture, de savoir, et le savoir de Péguy est un savoir ancestrale. Sa logique : une logique de bœuf, d’un bœuf qui avance sans attendre, une logique qui force sa venue, têtue et forcenée, une pensée de bœuf qui arrache l’herbe, la terre, qui défait le sol pour nous expliquer le mouvement mécanique, le mouvement organique et le repos cosmique. Tel est Charles Péguy l’illisible et non l’inlisible. Car l’inlisible provoque la fuite totale de l’écrit, et la parole est figée aujourd’hui, comme morte, car c’est une écriture pour un lectorat choisi, alors qu’on ne devrait pas choisir son lectorat, on devrait écrire comme si nous étions les seuls à comprendre de quoi ça cause. Il ‘y a pas de lecteurs : il n’y a que des travailleurs, d’horribles travailleurs, des qui ouvragent, c’est-à-dire qui ouvrent avec la rage les bouquins. L’époque réclame des ventres creux de l’écrit. L’époque réclame des enragés contre l’atonie de l’inlisible. L’époque réclame que l’on relise Charles Péguy.