J’avais un cœur, vous aviez le mien. C’était mon cœur et il était vôtre, totalement et moi, moi J’avais aussi ce cœur, c’était à vous, totalement et vous, vous étiez à moi et moi totalement aussi. J’avais échangé le vôtre pour le mien, voilà tout : Cœur pour cœur, épée contre épée, je ne sais pas. Pourquoi je dis ça ? mais reprenons : Cœur pour deux, deux en un. Un pour tous et tous pour un, on se saignait ainsi, des quatre veines. Mon cœur pour n’être plus. Plus qu’un seul dans les deux, deux mélangés, consignés, consommés, puis vidangés, repris mais pas échangés : on ne savait plus qui avait le cœur de l’autre à force. Mais vous, vous avez voulu que je vous le rende, impossible ! Le mien était dans le vôtre le vôtre dans le mien. C’était à couteau tiré, il fallait fendre : les deux pour se retrouver, un peu, seul en soi, soi sans le cœur. Cœur de l’autre, mais aussi sans son sien. Mon mien de cœur, chamboulé en vous et vous, le votre de cœur : balloté par moi, bonheur après bonheur, comme des bosses. Les dos d’ânes sur la route : des cailloux dans vôtre cœur. Il fallait le rendre impec et le mien : avec. Tous deux pourtant bien cabossés, j’avais l’impression d’avoir perdu le vôtre et tout en le perdant : je perdais ainsi le mien. Qu’avez-vous fait de mon cœur, vous ai-je demandé. Mais vous n’avez pas demandé votre reste : vous aussi étiez sans cœur. Qu’avez-vous fait de nous vous ai-je alors quémandé et vous : vous me répondiez : et vous ? Qu’avez-vous fait de nous, de nos cœurs séparés. Par la feuille. Celle du boucher, c’est ça ? Vous l’avez donc coupé ? tranché ? L’avez-vous haché menu, comme le fruit défendu ? Ce fruit partagé, et la fleur de l’oranger ? Et l’encens, la couleur ? Vous qui l’aviez mis à nu, comme ce pauvre enfant qui naît. Il fut promptement éjecté, alors s’est enfui, eh oui ! Délaissé des entrailles de sa mère. Il n’aurait pas voulu naître aussi vite. On l’a arraché de ce tendre repos, il a dû partir de lui, c’est-à-dire d’elle, mais moi ? C’est moi qui ai désiré vous donné mon bien. Et vous pareil, vous avez accouché du vôtre, avec consentement, comme si vous donniez votre sang et moi ? Moi vous m’avez vidé de tout, comme l’enfant qui prend tout, sans demander son reste et s’en va vivre sa vie, loin du bonheur : et il le regrettera ! Il le regrettera ainsi, toute sa vie ! Le cher cœur, d’être ainsi parti, sans même se retourner. Ce cher cœur ingrat qui maintenant fait sa vie hors de moi.

 

 

 

                                                                                               D’après Marcelline Desbordes Valmore

                                                                                               « Qu’en avez-vous fait ? »