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je passe voir Charlie

Je passe voir Charlie, je sais pas ce qu’il fout en ce moment, qu’est-ce qu’il devient ? Alors je passe le voir. Il m’ouvre la porte, il me dit Je me lève, je sais pas ce que je fous. Qu’est-ce que je fous en ce moment, me dit Charlie ? Charlie a fait un rêve ; son rêve c’est qu’il déconnait à fond dans la littérature. Il dit C’est marrant, je parlais anglais, avant y a eu tout un tas de truc merdiques mais la fin est chouette ! C’est quoi les trucs merdiques, je lui dis ? Les trucs merdiques, je sais pas, je zonais, mais la fin est à se poiler ! Charlie est en robe de chambre, il est toujours en robe de chambre jusqu’à midi passé, après il enfile vite fait un tee-shirt et un jean, celui qu’il trouve. Charlie en a marre de s’habiller. La fin de mon rêve, c’est que je parlais en anglais, on m’interrogeait et puis la séquence d’après on m’apporte des bouquins,… Tu veux du café ? On t’apporte des bouquins, je lui dis ? oui j’ai fait plein de livres et on les étale ; le mec qui amène ça je le connais, c’est un éditeur, mais je vois plus trop sa tête, mais il amène des recueils de toutes les couleurs et il met ça en tas sur une table, ça manque de tomber alors comme il met ça en vrac, n’importe comment et j’essaie au final de l’aider quoi ! Et là, j’ouvre un des petits bouquins, c’est comme des livres sérigraphiés, mais y a très peu de pages en fait. Y a même pas de pages au final dans celui que j’ouvre ! Charlie me sert un grand café, il aime bien boire des grandes jattes de cafés, comme il dit. Il dit qu’il devrait arrêter le café, sa copine le met au citron pressé, un jus de citron chaud avec du miel mais y a pas assez de miel alors il boit ça comme si c’était du potage, très vite. C’est amer et ça l’écœure dès le matin de s’avaler un truc pareil ! Mais c’est lui-même qui insiste pour en boire, l’autre fois il a poussé le vice à mettre du gingembre, dès son réveil ! Oui, en fait c’est des gros trucs cartonnés, qu’il me dit, et là je vois comme une vidéo où je montre mon cul, tout le monde rigole. Après, je lis le truc et c’est tout en anglais et pourtant j’arrive à lire ! Je me marre tellement c’est drôle ; car j’ai fait une blague super drôle en anglais. Laquelle de blague ? Oh j’en sais rien, je sais plus, une blague en anglais très grosse, d’ailleurs c’est écrit très gros. Ok, alors du coup ça te fait marrer ? Oui et dans ce livre en fait il s’agit, sur trois pages, de me livrer à une interview, en anglais. En fait je m’aperçois que tous mes livres que l’éditeur apporte, c’est un jeune éditeur, je crois reconnaître sa tête, eh ben c’est tout en anglais. Ma copine elle dit que je suis bilingue, parce que je connais des mots chti, du coup elle dit que je suis bilingue, l’autre fois elle m’a dit ça, mais bon je suis pas trilingue en tout cas, ça je le sais ! Je sais pas trop causer anglais. Ça veut peut-être dire quelque chose alors du coup, je lui dit ? Ouais, peut-être, il me dit, en ce moment je fais plein de rêve chelous, là j’essaie de me souvenir si dans ce rêve, avant cet épisode des livres il y a pas une décapotable. On boit le café dans la cuisine, tout à coup son fils apparait, il est quasi midi et il se lève. Il a environ seize ans, il est grand et blond mais il ne s’appelle pas Charlie, lui. Salut. Salut. Il nous embrasse et file à son ordinateur. C’est bizarre que je dis à Charlie, tu as dit « chelou », tu es un peu comme le personnage de ton rêve ? Oui qu’il me dit, c’est bizarre, je dis jamais chelou ! En effet, ça me fait penser au personnage du rêve qui ressemblerait surtout à un Iggy Pop du livre ; mais aussi une sorte de parigot mince et dansant, qui dit tout le temps de la merde, de sa bouche sort tout le temps des blagues merdiques ; du coup là j’ai dit chelou mais c’est pas mon style. En effet, c’est pas le style Charlie que je connais, bizarre ! En fait Charlie répond pas, il regarde son bol de café et touille sa cuillère pendant un temps indéfini. Il est souvent comme ça Charlie, à touiller son café et pas savoir qu’est-ce qui a à penser à l’intérieur du bonhomme.  Souvent sa copine lui demande ce qu’il pense. A quoi tu penses mon Charlie ? Charlie pense à rien, il est là, il touille son café. Tout à coup il s’anime, il me regarde et dit : ouais ben en fait en ce moment je fais des rêves où je vois des décapotables ; la fois dernière c’était un rêve où y avait un oncle à ma femme qui se pointait nous voir avec une décapotable. C’était un oncle à elle et aussi il ressemblait aux hommes dans mon enfance qui avait une certaine classe, des oncles minces avec de belles chemises foncées, des types qui décident, qui se laissent pas dominer par leur bonne femme, comme l’était mon père et mes oncles, qui ne mouftaient jamais dans les réunions familiales. Là, c’est un oncle il a pas beaucoup de cheveux, mais il les ramène sur le dessus pour masquer la calvitie. D’ailleurs pour rigoler, quand il va chez le coiffeur, c’est toujours un homme son coiffeur, c’est que un milieu d’hommes chez ce genre de type, des types classe mais un peu voyageurs, solitaires, ils aiment pas trop être dominés alors ils sont forcément isolés, mais on les aime bien quand même dans la famille, ils apportent de la joie et des blagues. Là par exemple il se pointe devant sa nièce et moi, il a sa belle décapotable blanche, il fait le malin. Mais c’est quoi la blague de l’oncle avec le coiffeur, je lui dis ? Ah oui, en fait quand il va chez le coiffeur, comme il a plus trop de cheveux sur le haut du crâne il dit je voudrais un pourtour. Un pourtout, s’il vous plaît ! ça c’est son style de blague à cet oncle. Je me souviens plus trop du reste de mon rêve aujourd’hui ; d’ailleurs c’est rare quand je me souviens de mes rêves. Moi aussi je lui dis, je me souviens jamais de rien, dès que je me lève, hop ! disparu ! Là ce matin par exemple, je me suis d’un coup rendu compte que j’étais chez moi, avant je me réveillais doucement, mais j’ai vu tout à coup le cheminement du réveil, comme si la conscience se levait doucement. Du coup elle s’est aperçu à la dernière minute qu’elle était en lieu sûr, chez elle. Je sais pas où j’aurais pu imaginer me trouver, chez ma copine peut-être ? Du coup je me lève et le dernier coup de semonce avant d’être pleinement réveillé, c’est la conscience que je suis bien dans mon lit ! la conscience fait Bingo ! Je suis chez moi, dans mon lit ! Tout va bien ! Charlie me dit ouais. Puis il continue de parler : Du coup j’ai rêvé de cet oncle qui avait une belle décapotable. Mais j’ai fait le lien qu’après, car le lendemain chez mon amie j’ai fait un autre rêve. Je sais pas si tu as remarqué, mais depuis  tout à l’heure j’hésite tout le temps avec le nom à donner à la personne que j’aime. Parfois c’est « ma copine », parfois c’est même « ma femme ». Ça c’est elle qui veut que je l’appelle ma femme, car elle m’appelle « mon mari ». Je lui ai dit que j’aimais pas le mot mari, ça fait planplan et puis ça me fait penser à marri. Je suis tout marri ! Tu trouves pas que c’est bizarre ? J’acquiesce. Cette fois Charlie n’a pas dit chelou, il est bien sorti de son rêve où il était un parigot anglais qui montre son cul à la caméra pour faire des livres sérigraphiés. Le fils de Charlie s’amène à côté de nous pour prendre son petit déjeuner. Y a pu de lait papa ! On ira faire les courses tout à l’heure, lui dit Charlie. Ici à côté on a un Dia, enfin maintenant c’est plus Dia, c’est un Carrefour city, mais c’est pas mal. On pensait que ça serait beaucoup plus cher et c’est vrai, mais il y a tout ce qui faut. Du coup, me dit Charlie, j’ai fait un autre rêve le lendemain en dormant chez mon amoureuse. J’ai rêvé que j’errais dans les rues avec une pensée qui me traverse souvent dans les rêves en ce moment ; en fait je rêve que je quitte le boulot ou l’école et que personne me dit quoi que ce soit, je rêve que je fous le camp, je fugue dans des rues désertes et personne me réclame, on se doute même pas que je suis plus à mon poste ; je suis parti d’un coup et tout le monde s’en fout. Du coup, dans ma tête je me dis qu’ils charrient, je suis pas content, mais qu’en même temps je m’en fous, je peux très bien vivre ma vie maintenant. En fait, dans ce rêve j’ai quitté les bureaux d’administrations où je bossais, pour aller traîner dans les rues puis tenter de rentrer chez moi, en me disant après tout : je suis en retraite ! Je suis un jeune retraité qui a plein de choses à vivre, en tout cas je suis vraiment pas forcé d’aller bosser ! Pourquoi je vais encore bosser ? Ou : pourquoi je vais encore sur les bancs de l’école, quand je fais mon autre rêve où je vais à l’école et que je me rends compte que je suis plus obligé d’aller étudier. Du coup, je me pose toutes ces questions dans le rêve et j’arrive près de la maison de ma mère. A chaque fois que je rêve d’une maison, c’est toujours la maison de mon enfance. Et là je vois ma mère et une de mes belles-sœurs penchés sur une voiture, comme pour dire au revoir à quelqu’un. C’est une grosse voiture. Dedans y a un de mes frères avec sa femme et ses quatre enfants. Ils sont tous malades et ils doivent partir. Tout le monde fait de l’asthme, y a même un enfant il est tout enveloppé dans une sorte de gaze, il bouge plus. Je vois tout ça car je m’approche de la voiture et je vois par au-dessus. En fait, je me rends compte que c’est une décapotable et que toute la famille est dedans et reste inanimé ; ils sont comme dans une grosse voiture à l’intérieur blanc, sur les bords au niveau des portes on dirait du marbre ou un truc dans le genre. Bref, la voiture démarre et on reste là hésitant, puis ma belle-sœur part un peu sur le côté de la maison, comme si elle s’effaçait doucement, comme si elle voulait pas m’adresser la parole ou rester dans les parages depuis je suis arrivé, du coup elle hésite à rentrer dans la maison et se dirige vers le garage. Ma mère, elle, rentre promptement par la porte d’entrée et je la suis. Nous sommes à l’intérieur, il n’y a plus de meubles mais des tentures, des bougies, des tapis, et puis beaucoup de miroirs. Elle se regarde dans les miroirs et je la vois rajeunie et ayant beaucoup maigri, on dirait qu’elle aime se regarder et je lui dis, Mais tu as le droit de rentrer chez toi ? Car maintenant elle se trouve en maison de retraite ! Elle me dit oui, maintenant je suis guéri, j’ai plus rien donc je rentre chez moi ! Et je la regarde et je la vois grande et un peu maigre, du coup ça me réveille. J’ai l’impression après coup que j’ai rêvé que ma mère avait pris un peu les traits de ma femme. Et puis ces bagnoles décapotables, à mon avis c’est des corbillards, me dit Charlie ! Qui est-ce qui va mourir ? Ou alors c’est signe d’un nouveau départ, une nouvelle vie ! je dois filer dans ma nouvelle vie, me dit Charlie ! 

pour un complotement total et permanent

Ce sont les combinaisons qui complotent, ce sont les faits mille fois recoupés, les faits sans cesse élagués pour mieux les simplifier, la machination des désirs qui n’arrête pas de retraficoter le réel et que celui-ci, enfin dépouillé de ses ombres finisse par monter en épingle, ce sont les mouvements électriques et numériques des pensées les plus plates avec les voix automatisées dans les perpétuels micros, les images toujours montées et démontées vitesses grand v, comme des armes à feu, ce sont tous ces flux sectionnés et racornis remis bout à bout et que ces manipulations, ces compositions machiniques habituels, finissent par faire exploser le cadre, que la mayonnaise monte et que l’actuel tourne au vinaigre, ce sont toutes ces opérations de bidouillages incessants sur la réalité pour la rendre la moins plurielle possible et la faire ainsi glisser dans des goulots de plus en plus étroits, ce sont tous les aboiements mortifères en écho sur des grosses chaînes câblées, des moteurs sans chercheurs avec diverses routines écrites avec les pieds pour que passe en boucle un réel tronqué, ce sont toutes ces pelleteuses d’émotions, les broyeuses d’idées noires,  ce sont les expertises robotisées sur des signes insignifiants, le retraitement de l’oubli et la systématisation des vérités,  la science et l’histoire qu’on fait tourner en eau de boudin et les avis éclairés stagner dans des sempiternels bassins de décantation, tout ça constamment repassé dans ces vieux tuyaux où coule avec régularité un même bruit, c’est toujours les tableaux infinis de permanences, les trois/huit dans la simplification du vivant qui finit par créer la peur extime de chacun, qui n’est d’ailleurs plus un chacun, mais un être évidé, un individu dévalué dans ses mots, dépossédé de ses errements, ses flottements, ses silences ou ses embryons de pensées, c’est tout ce sinistre sérieux passé au crible, mais un crible bon marché, c’est tous ces mouchoirs sales où s’abandonnent les pseudos analyses et s’alimente l’indignation, ce sont tous ces générateurs de bonne conscience couplés à des  pools de recherche sans brouillon formatés en usine, ces fédérations de machines à écrire sans dactylos puis de compilateurs de données où ça torche un même journal à tous les quotidiens, c’est tout ce monde systémique puissamment armé de développeurs incultes, ce sont toutes ces parades qui se défilent, ces défilés dans la dérobade, les manœuvres laborieuses de tous les bruits de couloirs, grincements de portes  et chuintements d’ascenseurs, la conspiration de divers appareils, machines à café et à jacter, imprimantes et crachoirs, outils à spéculer et potins en streaming, tous ces spams traduits en discours, cette chaîne de montage de bourrichons, ces fuitages décervellés et bombing de sermonts, toute cette soupe virtuelle et les protocoles d’inaction qui font que ça monte en flute, ça cogne l’opercule et que ça s’excite dans des tubes, puis qu’une mousse fleurisse enfin sur les bords d’une grosse cocotte minute, que  ça flippe et ça crie, que ça file et se tend, qu’on entende ainsi des balles siffler, des pneus crisser, que ça explose et meurt et fasse un trou, un petit trou qu’on rebouche un peu vite avec ce même gratin marronnasse, cette colle granuleuse, mais que les trous s’ouvrent encore et que les bords s’abouchent, que tous les trous finissent par se toucher, qu’il n’y ait plus que ça à enduire, ces bords de trou qui sont un peu nous, que ça soit nous malgré tout et que ça nous déborde encore, mais qu’on ne soit plus que ce débord là d’un trou, celui d’où qu’on boute en touche.

 

l'humain conspire l'ennui

et l'ennui ne fait pas toujours transpirer

 

l'humain est le pire de lui

ou presque

il est lui dans sa version 

débordée

c'est à cet endroit là que ça fuit

dans ses extensions

qui viennent lui capter ce vide

mais lui capte rien, il capte

pas que c'est là

où il prit la tengeante que ça cause

et débite et complote

 

après : soit on capitule, soit

on récapitule.