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quand j'étais petit

quand j'étais petit en quatre mouvements.

Problème numéro 2

 

 

Le problème c’est que je ne suis pas un artiste quelque part. Quelque part en moi il y a l’impossible artiste qui est là et qui veille. Car tout ce que je fais n’est pas nourri par la volonté de trouver et de renouveler, d’avoir une nouvelle idée et de la former puis de s’en servir. Tout ce que je fais n’est pas inscrit dans la volonté de se démarquer, puis ensuite de breveter après invention, de rentrer enfin dans le bercail des galeries et dans les discours de vieux qui ont déjà tout fait et tout vu. Je ne sais pas chanter, je ne sais pas poser ma voix, respirer, j’oublie de respirer et de parler par le ventre, et c’est la rage presque seule qui va former le dessin et non la technique. Je n’ai rien contre la technique cependant. Seulement, la technique dépasse les techniciens. Car les techniciens oublient que la technique est plus vieille que le plus vieux des techniciens. Tout comme la technologie. Les technologues s’imaginent que nous sommes encore dans un devenir technologique. Alors que c’est à partir du moment où l’homme arrête d’être singe qu’il est dans son devenir technologique. Les machines ont le mérite d’emboucaner l’intime. L’intime fait gros bruit grace aux machines et non grace au beau grain de voix de l’acteur. Il vaut mieux être un beau grain de fille qu’un beau grain de voix. La voix passe par les oublis de la bande et par les trucages les plus diverses pour dicerner mieux. Mieux dire et cerner soi par la bidouille. Mais est-ce vraiment important de vivre ces passages à la bidouille ? car ce qui reste de l’artiste est bien souvent son passage dans la technique, la forme. Son passage à la forme est son passage par les armes. Les armes des artistes. On peut dire alors qu’il est reconnu parmi les siens. Cependant, tout ce qui dépasse la relation est pour moi sans grand intérêt. L’art doit aussi être là pour la relation. Deux ouvriers peintres qui peignent un mur, un haut mur de béton, ou qui l’enduisent, ces deux travailleurs là sont pris par leur travail et n’ont que des relations minimes entre eux. Pour moi, le drame est là avant toute chose, il nait de l’impossibilité relationnelle entre les êtres. La création doit favoriser la relation. La création est le possible relationnel. Deux hommes qui enduisent ou qui peignent, ou deux travailleurs qui sont dans des bureaux, deux bureauliers ou bureaulières et qui ont des soucis téléphoniques, deux comptables avec des soucis de paperasse, ou toute sorte de soucis ne peuvent se concentrer sur la vie nue. La vie est nue entre nous. Nous faisons tout pour nous éloigner la vie nue. La vie sans rien, sans phrase et sans bagage littéraire et sans technique ouvrière ou artistique. Alors sans doute, le mot relationnel ne va pas. Car déjà un artiste s’est soucié de cela et a fabriqué des précepts pour faire le forcing dans les galeries avec ses nouvelles idées. Et du coup, nous avons inventé « l’esthétique relationnelle », qui est une fumisterie pour les salons, les vernissages et toutes sorte de mondanités. Rien à voir avec ce que nous appelons le problème de la relation. Il y a dans le geste du travail à plusieurs, quelque chose qui passe et obscurcit toute possibilité de voir la vie sous le bon œil. Il y a quelque chose qui pèse, quelque chose qui nous arrive dans l’esprit et qu’on tentera de repousser par tout un tas d’actes qui sont des empêchements pour être vraiment là. Soi-même déjà là et l’autre dans cette possibilité. La possibilité, voyant l’autre là, d’y être également pour lui-même. Cela est la même chose pour ceux qui travaillent dans un bureau, ceux qui œuvrent sur un chantier et ceux qui organisent des manifestations artistiques. Il y a tout un tas de constructions relationnelles, tout un ensemble fort élaboré pour éviter la vraie vie. L’ouvrier va parler à l’autre de choses et d’autres, le secrétaire ou l’employée de banque, le patron et son adjoint parleront dans les moments perdus du bon ou du mauvais temps, le technicien artiste parlera de sa technique artiste en prenant un verre avec une personne du staff technique ou de son public artiste et alors ? qu’en ressort-il de l’humanité ? rien. Il ne ressort rien de l’humain, ou alors des traces individuelles, parce que les hommes sont dans l’incommunicabilité absolue, et donc la chose à faire est de faire parler cette incommunicabilité, et de la faire jaillir de toute part, de désigner l’incommunicabilité à tout instant. Seul l’artiste, dans ses moments lucides, et s’il n’est pas qu’un technologue doublé de velléités de reconnaissance, peut se permettre de le faire et d’ainsi montrer la nudité de tout. Et donc la révolte, car on est prisonnier de la vie du corps. Si le corps s’éteint, et il s’éteint progressivement dans la vie, le corps est un éteignoire pour la vie, si le corps s’éteint donc, nous les artistes et les autres futurs noyés, nous nous retrouvons dedans comme écrasés, écrabouillés dedans entre les différents tuyaux et le sang durci. La vie pour nous est un souffle inéluctable et de toute façon la vraie lutte est déjà avec soi-même, déjà lutter pour soi et contre soi. Car ce qui nous guide, c’est effectivement de repousser l’épuisement. Notre épuisement, car la nuit arrive pour tout le monde et on la sent très vite monter en soi-même. En soi-même la nuit monte. En soi-même la vie s’éteint progressivement et donc vivre est une lutte, vivre c’est être dans la révolte. Si la révolte n’est plus comprise par l’artiste, alors c’est la mort qui l’habite déjà. La mort habite beaucoup d’artistes qu’on dit « vivants ».